La France assiège Québec: La bataille de Sainte-Foy

« Je suis comme le public, j’aime beaucoup mieux la paix que le Canada. » – Voltaire

La bataille de Sainte-Foy est moins connue que la bataille des Plaines d’Abraham, bien qu’elle ait été plus meurtrière et qu’elle ait été une victoire française. Pourtant, la bataille des Plaines, qui a eut lieu en septembre 1759, n’a pas été décisive, puisque les troupes françaises sont demeurées en Nouvelle-France, retranchées à Trois-Rivières et à Montréal. La mort des deux généraux, Wolfe et Montcalm, a littéralement coupé la tête de commande des deux armées. Ce sont donc les officiers des états-majors respectifs qui prennent le relais. Les Britanniques ont tout de même réussis à prendre Québec, mais en 1760, le commandement français prévoit la reprendre, de gré ou de force…

La ville en ruine. 1759.

Québec en ruine. 1759.

L’armée anglaise: Une situation précaire

La position des Britanniques est fragile dans Québec. Dès leur entrée en ville, ils conviennent de répartir leurs forces pour passer l’hiver. Les brigadiers Monkton et Townsend sont envoyés à New York et en Angleterre et la ville est laissée avec une garnison réduite. Le commandement est laissé à l’officier James Murray, qui y devient ainsi le premier gouverneur britannique. La marine anglaise, excepté quelques  navires, à également quitté le fleuve pour aller mouiller à Halifax.

James Murray. Premier gouverneur britannique de Québec.

James Murray. Premier gouverneur britannique de Québec.

Le premier hiver passé à Québec s’avère plus difficile que prévu. Lors du siège, l’année précédente, cette même armée anglaise a massivement bombardé la ville dans laquelle elle est maintenant confinée et dont beaucoup d’habitations sont, conséquemment, en ruine. De plus, pendant l’hiver 1760, une épidémie de scorbut décime les troupes anglaises. Malgré le succès du siège, le moral est bas. Les soldats se sentent abandonnés dans cet environnement, où il n’y a pas d’autres troupes britanniques dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres…

Conscient des faiblesses de leur position, le gouverneur fait construire des blockhaus, renforce les portes de la ville, construit des retranchements temporaires. Murray s’active à renforcer sa position et fait ériger toute une série de petits postes défensifs à Cap-Rouge, Lorette, Sainte-Foy, Sillery et à Pointe-Lévy.

L’armée française: le tout pour le tout

Après la prise de Québec, l’armée française s’est retranchée vers l’ouest. Elle est affaiblie, mais se reconstitue. Suite au décès du général Montcalm, le commandement échoie entre les main du Duc de Lévis, qui s’est illustré à la bataille de la Montmorency en juillet 1759, où il a mis en échec les troupes de Wolfe en leur infligeant des pertes énormes.

Duc de Lévis. Commandant des armées Françaises en Nouvelle France en 1760.

Duc de Lévis. Commandant des armées Françaises en Nouvelle France en 1760.

Lévis est un général d’expérience doublé d’un stratège militaire compétent. Il appartient à une branche appauvrie d’une des plus vieilles familles de la noblesse française. Enrôlé dans l’armée à l’adolescence, il se forge une solide réputation de bravoure et de sang-froid. Les officiers de l’état major français le tiennent ainsi en haute estime. (1)

Malgré ses talents, Lévis se retrouve en mauvaise posture. À l’automne 1759, il est parvenu à envoyer quelques navires en Europe afin d’obtenir des renforts. Or, à Versailles, on reçoit ces demandes avec réticences. Les renversements de la prise de Louisbourg et de Québec sèment l’idée, chez les intellectuels français du milieu du 18e siècle, que trop de vaines énergies ont été déployées pour défendre cette colonie, qui coûte plus cher qu’elle ne rapporte. La phrase de Voltaire en ouverture de ce texte le démontre clairement: Québec n’a pas la cote, dans l’opinion publique. Les  administrateurs du Ministère de la Marine veulent concentrer leurs défenses ailleurs, notamment en Europe. À la demande de Lévis, il répondent par cette phrase éloquente:

« Lorsque la maison brûle, on ne sauve pas les écuries. »

De fait, la guerre sur le territoire européen coûte très chère. Qui plus est, la situation générale des forces françaises est fragilisée par des problèmes internes, qui minent sérieusement le rendement militaire:

Il y avait des plaintes à l’effet que nombre de recrues n’étaient pas fiables. Pour sa part, le corps des officiers avait un moral chancelant, notamment en raison de la faible solde et du peu de possibilités d’avancements. De plus, certaines défaites, comme celles de 1757, où les forces françaises étaient simultanément battues en Allemagne et en Amérique du Nord, ne firent rien pour améliorer la situation. – Carl Pépin (2)

Toutefois, même si l’armée française est réduite, elle constitue toujours une force de frappe considérable. Elle est d’ailleurs, depuis l’hiver, nettement supérieure en nombre à l’armée anglaise, demeurée en garnison à Québec. C’est là une opportunité que Lévis ne manquera pas de saisir.

L’art de la guerre: l’éthique militaire

armee-francaise51La coutume militaire impose le respect entre les généraux ennemis. Lévis entretient d’ailleurs une correspondance polie avec Murray, notamment en ce qui concerne les blessés français laissés à l’arrière et hospitalisés à Québec, ainsi qu’un échange de prisonniers. Même s’ils ne s’entendent pas sur ces points, ils se témoignent l’un à l’autre un respect évident. Lévis envoya même à Murray une petite quantité de remède contre le scorbut. Murray, reconnaissant, lui expédie en retour un fromage du Cheshire. Cette éthique est comme un ensemble de principes moraux destinés à réglementer les relations entre militaires, afin qu’ils agissent de façon conforme à des valeurs et à des normes que les belligérants partagent. Dans l’ensemble, cette tradition militaire qui veut rationaliser, voire humaniser la violence, est un paradoxe, car elle est à la fois contradictoire et nécessaire:

La profession militaire c’est la seule dont la fonction fondamentale est immorale. L’éthique militaire est un paradoxe, qui essaye de mettre en liaison les deux concepts antithétiques de la moralité et l’assassinat. –  White, Richard D. Jr. « Military Ethics », 2001. (3)

L’éthique est l’affaire des hauts gradés. Pour le simple soldat de ligne, elle ne s’applique pas. Bien au contraire, les combattants ont l’habitude crier des injures à leur ennemis et des hurlements pour les intimider, sur le champs de bataille.

Le choc des empires: L’Avenue des braves

L’hiver achève et les armées sortent de leur léthargie. Les britanniques prévoient achever la conquête de ce territoire en combinant l’attaque de troupes provenant de trois directions : par le Saint-Laurent, par le lac Champlain et par le lac Ontario. Mais avant même la fonte des glaces, le chevalier de Lévis a mis en branle l’appareil militaire et l’infanterie marche déjà sur Québec. Il veut surprendre les troupes anglaises, afin d’éviter qu’elles ne se retranchent sur les buttes-à-Neveu, le lieu des Plaines le plus élevé à l’extérieur des murs de la cité fortifiée. À marche forcée, il fait avancer ses troupes et arrive près de Québec le 28 avril 1760, avec environ 7000 hommes.

La bataille de Sainte-Foy, par George B. Campion (1796 - 1870)

La bataille de Sainte-Foy, le 28 avril 1760. Aquarelle de George B. Campion (1796 – 1870)

Or, Murray a eu vent des mouvements de Lévis. Malgré des forces réduites à environ 3300 hommes, il dispose de 22 canons qu’il réparti entre ses régiments, alignés sur les Plaines d’Abraham. Mais Murray est impatient. Aussitôt qu’il aperçoit les colonnes françaises en marche, il veut les attaquer avant qu’elles se déploient en rangées. Croyant déjouer son adversaire, il quitte sa position avantageuse et fonce sur lui. Ce faisant, il met l’infanterie britannique sous le rayon de tir de ses canons, les rendant ainsi inutilisables…

La Rue des Braves

L’Avenue des Braves

Dans un premier temps cette stratégie a du succès: l’officier français Bourlamaque, sous les ordre de Lévis, est surpris et bousculé. Il ne peut déployer ses troupes correctement et essuie de fortes pertes. Mais après la confusion des premières minutes, la situation se redresse. Les Troupes de la Marine, qui connaissent mieux les sentiers que les Anglais, se jettent dans la mêlée et chargent l’infanterie anglaise à la baïonnette. Ce choc terrible brise l’élan des Britanniques. Les deux armées se reforment alors progressivement, face à l’autre, toujours sous le feu nourri de l’ennemi. L’espace qui constituait le no man’s land entre ces deux forces suit aujourd’hui le tracé de l’Avenue des Braves, dans le quartier Montcalm, à Québec, dont le nom commémore les évènements de cette journée.

En général, lors de ces batailles rangées, les deux camps se déployaient en lignes – 2 ou 3 de profondeurs, traditionnellement – et échangeaient des volées de balles, avant que l’un ou l’autre n’engage une charge à la baïonnette (4). Mais près du moulin Dumont, les combats prennent une mesure acharnés. On s’y bat au corps à corps, à la baïonnette et au couteau. Le moulin, doté de murs solides, est un lieu stratégique que les deux armées s’arrachent littéralement. Il est d’abord pris par les brigadiers français, puis délogé par l’infanterie légère anglaise. Les soldats du régiment de Béarn répliquent en reprenant possession du moulin, mais ils sont à leur tour expulsés par les grenadiers du 35e régiment d’infanterie britannique.

Ce moulin se trouvait autrefois là où se trouve aujourd’hui le Parc des Braves, à l’extrémité nord de la rue du même nom.

Croquis du moulin Dumont. Bataille de Sainte-Foy, 1760.

Devant cette impasse, Lévis pressurise l’armée anglaise en portant une attaque sur sa droite et débute ainsi une manœuvre de double encerclement. Les forces britannique commencent à ployer sous le feu. La neige et la boue rendent le ravitaillement difficile. La pression est si forte que Murray sonne la retraite et ordonne à ses troupes de se retirer. Après trois heures de combat, les Britannique fuient vers la ville et abandonnent le champs de bataille aux Français, victorieux, qui s’époumonent et crient à la victoire. L’espoir renaît!

L’heure des bilans peu reluisants

Aux chants de gloire succèdent les inventaires macabres. Du côté anglais, on compte 229 tués et 837 blessés, plus 53 soldats faits prisonniers. Lévis, de son côté, recense 193 morts et 640 blessés. Ce bilan est plus lourd que celui de la bataille des Plaines d’Abraham, survenue un an plus tôt, et pourtant mieux connue. Cette popularité dans la mémoire collective est sans doute dû à la mort des deux généraux, une situation exceptionnelle. (5)

Les Français n’arriveront pas à mettre à profit cette victoire. Peu après la bataille commence le siège de la ville, mais ce siège va être écourté par l’arrivée de navires anglais venus d’Europe en renfort, au grand dam de Lévis, qui doit rebrousser chemin. Cette tentative sera la dernière d’envergure, même si quelques miliciens et soldats continuent d’harceler les positions anglaises. La même année, Montréal tombe aux mains de la Couronne anglaise, sonnant ainsi le glas des combats au Québec pendant la guerre de Sept Ans.

Cette bataille méconnue, comme bien d’autres en Nouvelle-France, révèle au final un fait inquiétant: la méconnaissance des victoires françaises en Amérique pendant la guerre de Sept Ans. Certes, les batailles comme celle de Sainte-Foy, de Montmorency ou du Fort Carillon n’ont peut-être pas le lustre de la bataille des Plaines d’Abraham, il n’en demeure pas moins qu’un travail de mémoire reste à faire pour honorer ces évènements de la devise du Québec: « Je me souviens ».

Samuel Venière

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1. LÉVIS, FRANÇOIS (François-Gaston) DE, duc de LÉVIS. Dictionnaire biographique du Canada, http://www.biographi.ca/fr/bio/levis_francois_de_4F.html

2. Brève histoire de l’armée française. Le blogue de Carl Pépin,  http://carlpepin.com/2010/09/12/breve-histoire-de-larmee-francaise-1ere-partie/

3. Éthique militaire. Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89thique_militaire

4. Tactiques d’infanterie. Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Tactiques_d%27infanterie#XVIIe.E2.80.89.E2.80.91.E2.80.89XVIIIe.C2.A0si.C3.A8cles

5. La majorité des informations de ce texte sont tirés des pages web: Batailles de 1759 et 1760. Commission des champs de bataille nationaux, http://bataille.ccbn-nbc.gc.ca/fr/
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