Le référendum raté de Terre-Neuve: L’annexion de 1949

Depuis 1931 et le Statut de Westminster, Terre-Neuve et le Canada étaient deux États indépendants, membres du Commonwealth britannique. Au début des années 1930, Terre-Neuve comme le Canada et son puissant voisin du Sud, les États-Unis, sont aux prises avec la pire crise économique de l’histoire. Les 300 000 Terre-Neuviens, vivant essentiellement de l’industrie de la pêche, sont durement frappés et le gouvernement peine à trouver une sortie de crise. En 1934, Londres prend en charge la dette étrangère de Terre-Neuve, mais à un fort coût: la dissolution du gouvernement et l’imposition d’une « Commission de gouvernement », qui dirigera l’île de 1934 à 1949.

Paternalisme bienveillant pour les uns, dictature pour les autres, la Commission qui dirige le territoire pendant 15 ans est nommée directement par Londres. Elle comporte six membres, dont trois doivent venir de Terre-Neuve. Le président de la Commission est le gouverneur de Terre-Neuve, également nommé par Londres. Au moment du référendum, Terre-Neuve n’a donc pas de gouvernement démocratiquement élu…

Après six ans de conflit difficile pendant le Seconde guerre mondiale (1939-1945), la Grande-Bretagne, financièrement épuisée cherche à se départir de Terre-Neuve. Un des enjeux majeurs de la guerre et l’idée que vont mettre à l’avant les démocraties occidentales est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le choix sera donc laissé aux Terre-Neuviens du gouvernement dont ils veulent. Une Assemblée constituante est mise sur pied, la « National Convention », composée de 45 membres élus par la population, chargée d’étudier et de débattre la question de la forme que prendra le futur gouvernement. La décision finale reviendrait au peuple lors d’une consultation populaire.

Après 18 mois de travaux et délibération soit le 29 janvier 1948, l’assemblée en vient à la conclusion que l’option de la confédération avec le Canada ne fera pas parti des choix offerts aux Terre-Neuviens. Les deux choix offerts seront:

1. Le gouvernement responsable comme celui d’avant 1934 (l’indépendance).

2. La Commission de gouvernement (le statu quo).

Par une curieuse tournure des évènements, l’option de la confédération avec le Canada finira tout de même par se retrouver sur le bulletin de vote. L’historien David MacKenzie commente « Le Bureau des relations du Commonwealth avait conservé pour la décision définitive sur ce qui devait paraître sur le bulletin de vote et vu le sentiment de la Grande-Bretagne et du Canada à ce sujet, il ne pouvait y avoir qu’une décision […] L’option de la confédération a donc été incluse sur le bulletin parce que c’était la politique soutenue par le Canada et la Grande-Bretagne ».  Le référendum prévu ne comporterait ainsi non pas deux, mais bien trois choix. Cette décision venue d’en haut était pourtant contraire à ce qui avait été décidé par l’assemblée élue par les gens de Terre-Neuve. À partir de ce moment, le référendum en devient un à deux tours: Si, lors du premier tours, aucun des choix n’obtenait une majorité, il y aurait un deuxième tour, qui n’inclurait que les deux choix ayant obtenu le plus de voix.

Joseph Roberts Smallwood, futur premier Ministre de Terre-Neuve de 1949 à 1972, est un acteur important du camp de la confédération. En 1946, il est élu à la National Convention et déploie toutes ses énergies à promouvoir l’union avec le Canada. Fédéraliste convaincu, il domine littéralement les débats. Smallwood, s’adressant aux Terre-Neuviens, tiendra ce discours « Nous ne sommes pas une nation. Nous sommes une municipalité de taille moyenne […] laissée loin derrière dans la marche du temps. »

Au premier tour, le 3 juin 1948, le retour à l’indépendance est le choix le plus populaire et remporte 45% des voix. Vient ensuite la confédération avec 41%. Les résultats du deuxième tour scelleront le sort de l’Île. Celui-ci se tient 49 jours plus tard, soit le 22 juillet 1948. Les résultats sortent enfin: 52,3% pour la confédération contre 47,7% en faveur de l’indépendance.

Les résultats sortent enfin.

Après de longues négociation entre Ottawa et Terre-Neuve, l’île devient officiellement la dixième province canadienne le 31 mars 1949.  Aussitôt sortis, ces résultats sont qualifiés de « clear and beyond all possibility of misunderstanding » (claires et sans ambiguïté) et « without any trace of influence or pressure from Canada » (sans la moindre influence ou pression du Canada) par le premier ministre canadien de l’époque, William Lyon MacKenzie King. Si le résultat paraissait effectivement clair aux yeux de tous, les circonstances entourant le vote, qui n’ont été mises au jour que des décennies après l’évènement, soulèvent un lot insoupçonné de questions quant à la transparence du processus référendaire, voire même sur la crédibilité des résultats finaux.

Dans son ouvrage publié en 2005, Robin Philpot, diplômé en histoire de l’Université de Toronto, mentionne qu’au moment où le Canada fêtait son centenaire, soit en 1967, dans le cadre d’un séminaire sur Terre-Neuve, un homme politique du nom de Harold Horwood – un des principaux lieutenants de Smallwood – a décrit avec ferveur « comment le Parti libéral du Canada avait financé à grand frais et en sous-main la campagne favorable à l’annexion »(p. 32). Ne pouvant récolter assez de fonds à Terre-neuve, il trouve auprès de l’argentier C.D.Howe et le trésorier Gordon Fogo, tous deux du Parti libéral, des gens près à lui soumettre une liste de donateurs privés potentiels. « Il y avait beaucoup de dépense et je pense que nous avons dépassé plusieurs fois le montant qu’à pu dépenser la Ligue pour un gouvernement responsable » favorable à l’indépendance. En 1948, la télévision est rare. Les journaux et la radios sont les médias principaux. Horwood continue «Notre envoyé Ray Petten est resté au Canada pendant toute la campagne référendaire et a continué à la financer. Nous avons pu publier un journal hebdomadaire au coût de 5 000$ par semaine et nous avons embauché le meilleur caricaturiste au Canada qui nous faisait des caricatures à 500$ chacune »(p. 33).

Le camp procanadien aurait également un rôle important à jouer dans la montée des tensions religieuses qui divisait la population de Terre-Neuve. Profitant de l’opposition entre catholiques, majoritairement favorables à l’indépendance, et les protestants, qui prônaient plutôt de rejoindre la confédération, des agents doubles posent des affiches provocatrices devant les églises protestantes. Horwood vante l’exploit ainsi: « Les Catholiques ne savaient pas, et personne ne l’a su pendant 15 ans, qu’un groupe du camp proconfédération avait fait imprimer les affiches pour ensuite les placer eux-mêmes sur les églises protestantes. Nous avions un agent double (…) Au moment du deuxième référendum, nous avions réussi par ces méthodes fourbes et très douteuses à convaincre assez de protestants pour obtenir un très mince majorité de 2% » (p. 34).

Philpot révèle un dernier fait troublant. En 1967, dans un studio de radio de la BBC à Londres, un Anglais d’un certain âge ayant vécu à Terre-Neuve à l’époque du référendum, écoute un jeune étudiant londonien provenant de Terre-Neuve lire un poème qui le trouble. Il déballe ensuite sont histoire: haut fonctionnaire aux affaires étrangères britanniques, « il était chargé de voir à ce que le résultat de ce deuxième tour du référendum favorise l’annexion de Terre-neuve au Canada. Mais, ne le voyant pas ainsi, les Terre-Neuvois auraient rejeté la confédération avec le Canada pour une deuxième fois par le vote très serré de 52% contre 48%. Pour faire plaisir à Londres, le fonctionnaire britannique n’aurait fait que modifier légèrement le résultat, un maigre 4%, ce qui aurait scellé l’avenir du pays » (p. 35). Ce diplomate était probablement St John Chadwick.

Smallwood signant l’entente qui fait entrer Terre-Neuve au sein du Canada

Au regard de la documentation historique, il est impossible de vérifier le résultat véritable du référendum.  La raison est en simple; tous les bulletins de votes ont été brûlés deux semaines après les résultats par un certain Terre-Neuviens du nom de David Butler. Dans quel but? L’historien John Fitzgerald mentionne que l’homme lui aurait confié avoir reçu des instructions du directeur des élections, Nehemiah Short, l’enjoignant de brûler les documents.

Le débat référendaire n’a jamais totalement disparu de la scène politique québécoise. Les avantages de l’indépendance sont souvent difficiles à déterminer, alors que les peurs qu’elle peut provoquer – instabilité économique, conflits avec Ottawa, etc. – nous sont régulièrement rappelés par les fédéralistes convaincus. Qu’en est-il de Terre-Neuve? Son intégration au Canada lui a-t-elle été bénéfique? En 2004, The Independant de St-Jean, à Terre-neuve, publiait un bilan global de la confédération avec le Canada. Le rapport, qui contient également une analyse coûts-avantages détaillée, conclut que Terre-Neuve a été perdante sur presque toute la ligne. L’industrie de la pêche, qui est de compétence fédérale, a périclitée. Par comparaison avec une autre île vivant à 80% de la pêche ayant obtenu son indépendance dans les mêmes années, soit l’Islande en 1944 (mais dans un contexte fort différent, puisque le Danemark était alors envahi par l’Allemagne), cette dernière était plus pauvre que Terre-Neuve en 1930. Aujourd’hui, l’Islande enregistre un produit intérieur brut légèrement supérieur à celui du Canada.

Brian Tobin, homme politique canadien, faisait remarquer dans une entrevue en 2004 avec Philpot qu’ « il y a encore plein de monde à Terre-Neuve d’un certain âge qui disent: « Nous avons perdu notre patrie, nous avons abandonné notre pays sans tirer une seule balle ». » Ceux qui ont voulu convaincre les Terre-Neuviens qu’ils n’étaient « pas une nation », mais une municipalité moyenne, « laissée loin derrière la marche du temps », se sont bien gardé de rappeler que cette île, accostée une première fois en 1497 par Giovanni Caboto, habitée des vikings dès l’an mil puis colonisée en 1583 par les Anglais, aujourd’hui composée à 97% d’anglophones, possède sa propre  identité, sa propre histoire d’ailleurs bien antérieure à celle du Canada.

Samuel Venière

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Les citations sont tirées de « PHILPOT, Robin, Le référendum volé, Éd. Les Intouchables, Montréal, 2005. »

À voir aussi…

Les Archives de Radio-canada datant de 1949. Un reportage de René Lévesque.

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2 réflexions sur “Le référendum raté de Terre-Neuve: L’annexion de 1949

  1. Bonjour,
    je souhaiterais connaitre l’origine de la caret de TerreNeuve utilisé sur ce site… En effet je souhaiterais l’utiliser dans une publication
    Merci de votre aide

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