Piraterie sur le St-Laurent: le corsaire Jacques Kanon

« Les corsaires des uns sont les pirates des autres. » – Armand Robichaud

Jacques Kanon (1726-1800) est un personnage méconnu au Québec. Pas de monument, ni de place publique ou encore de rue à son nom. Pourtant, le destin de ce célèbre marin, corsaire du Roi,  fut un temps lié à celui de la Nouvelle-France, par le bras de mer qu’est le Saint-Laurent.

Le corsaire Surcouf

Le corsaire Surcouf

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, Français, Anglais et Américains pratiquent ce qu’on appelle «la guerre de course», un type de guerre navale qui consiste à prendre un navire ennemi en chasse pour l’attaquer. On a généralement recours à des marins qui ne sont pas des militaires et qui deviennent alors des corsaires. Le mot vient d’expressions anciennes comme « courir les mers » ou « courir sus à un navire ». Certains de ces corsaires, comme Kanon ou encore Pierre Lemoyne-d’Iberville, sont devenus célèbres grâce à leurs exploits et n’ont rien à envier aux pirates.

Pirate ou corsaire?

Il y a peu de différences évidentes entre pirates et corsaires: tous deux font la chasse aux navires pour les attaquer et les dépouiller de leurs bien. Or, on ne saurait confondre les deux.

« Il n’y a en effet qu’un pas du corsaire au pirate ; tous deux combattent pour l’amour du butin, seulement le dernier est le plus brave, puisqu’il affronte à la fois l’ennemi et le gibet » – Washington Irving, Kidd le pirate

Lettre de marque anglaise de 1758.

Lettre de marque anglaise de 1758.

Un pirate est un bandit, un hors-la-loi. La piraterie est une forme de banditisme pratiquée sur mer qui s’attaque aux bateaux et parfois aux petites villes côtières. Les corsaires, quant à eux, sont des marins officiels du pays pour lequel ils travaillent – sans pour autant appartenir à l’armée – et dont la course est autorisée par un document légal: la lettre de marque. Ce document, extrêmement précieux il va sans dire, fait, à lui seul, toute la différence entre le pirate et le corsaire.

Être corsaire a donc un avantage majeur: on reste dans la légalité. Si l’on tombe aux mains de l’ennemi, la lettres de marque nous protège et on a alors le statut de prisonniers de guerre et pouvait être échangé. D’un autre côté, on doit partager son butin avec le Roi. À l’opposé les pirates peuvent conserver tout leur butin! Un pirate compétent peut donc s’enrichir très rapidement. Par contre, on leur réserve aussi un sort plus radical : on le pendait immédiatement à la Grand vergue (mât portant la grand-voile) ou on le jetait à la mer. Sans procès, ni cérémonie.

La guerre de 7 ans: un échiquier planétaire

Le premier document faisant mention de Jacques Kanon date de 1756, alors qu’il a déjà 30 ans. Nous somme alors au début de la guerre de 7 ans, ou la guerre de la conquête, comme on l’appelle au Québec, ou la French and Indian War aux États-Unis; la façon d’interpeller cette guerre dépend du contexte duquel on l’entrevoie. Les puissances qui se confrontent (Grande-Bretagne, France, Espagne, etc.) sont de véritables titans, dont l’étendue des territoires ont pris des mesures planétaires au 18e siècle. Déjà, les comptoirs commerciaux européens grugent les côtes et s’accaparent les divers marchés du monde. Et comme de larges étendues d’eau séparent les colonies, la marine va jouer, dans cette guerre, un rôle sans précédent. C’est là qu’interviennent des hommes comme Jacques Kanon…

nouvelle_france_carte_avant_17631La Nouvelle-France est alors un territoire immense, qui englobe un bonne part de l’Amérique du nord incluant les États-Unis actuels. Québec est la capitale à la tête de cet empire d’Amérique («capitale» vient du latin caput, qui signifie littéralement «tête») et son fleuve constitue la porte d’entrée naturelle vers l’intérieur du continent.

De corsaire à lieutenant

En 1756,  Kanon commande un corsaire dont l’armement avait été financé grâce à des intérêts privés de Dunkerque, en France. C’est déjà un marin d’expérience. Un jour, au cours d’une croisière sur la Manche, il parvient à capturer plusieurs bateaux, dont un navire ennemi beaucoup plus gros que le sien; un exploit qui lui valut d’être nommé lieutenant de frégate dans la marine (une des plus belles récompenses offertes aux corsaires, à l’époque). Cette année là, il reçoit la mission d’escorter trois vaisseaux qui transportant du riz, du blé et de la farine en Nouvelle-France. Il quitta alors Dunkerque avec une petite frégate, la Mignonne.

La frégate est un vaisseau de taille moyenne, comportant 3 mâts, environ 26 canons et nécissant environ 220 membres d'équipages.

La frégate est un vaisseau de taille moyenne, comportant 3 mâts, environ 26 canons et pouvait accueillir plus de 220 membres d’équipages.

La traversée se fait sans incident. Les navires qu’il escorte parviennent même à capturer un vaisseau ennemi, au nord du détroit de Belle-Isle. À Québec, Kanon est engagé par Pierre Cadet, homme d’affaires et munitionnaire général des armées françaises au Canada, pour transmettre aux agents de Cadet, basés à Bordeaux, des instructions concernant les approvisionnements dont avait besoin la colonie. En retour de ses services, Kanon devait recevoir 200 livres/mois en plus de 50 tonneaux d’espace sur le cargo et 2,5% du profit net découlant de la vente de toute capture saisie en route

Mais lorsque Kanon revient de Bordeaux, trois ans plus tard, en 1759, avec 17 navires marchands lourdement chargés (au total, environ 6 000 tonneaux), la situation a changée. Depuis l’année précédente, la marine anglaise a gagné l’embouchure du fleuve St-Laurent et les troupes britanniques, qui ont pris la forteresse de Louisbourg sous les ordres du général James Wolfe, s’apprêtent  maintenant à conquérir Québec. À bord du Machault  – un navire dont il vient de faire l’acquisition – Kanon doit atteindre la ville avant eux.

Kanon à Québec: les destins s’entrecroisent

Wolfe tente de couper le ravitaillement de Québec en effectuant le blocus du St-Laurent. Mais il échoue. Les vaisseaux qu’il commande sont retenus à Halifax par les glaces jusqu’à la fin avril, et par le mauvais vent jusqu’au mois de mai. La flotte de Kanon parvient à atteindre le fleuve, ainsi que deux frégates de la marine et une flûte commandée par Jean Vauquelin: ils sont en fait les seuls navires à mouiller à Québec en 1759. Ils y parviennent le 18 mai et ravitaillent la ville avec 600 recrues, des vivres et des munitions. C’est insuffisant, mais vu les circonstances, ils apportent la joie et l’espoir dans la colonie. Mission accomplie! Par contre, Kanon et Vauquelin sont désormais prisonniers du fleuve, encombré par la volumineuse Royal Navy, composée de près de 200 navires, qui s’approche fatalement vers la ville. Leur destin et celui de sa colonie sont désormais irrémédiablement liés.

Tentative française d'attaque des navires anglais sur le fleuve, avec des brûlots, juin 1759.

Tentative française d’attaque des navires anglais sur le fleuve, avec des brûlots, juin 1759.

Vauquelin est un officier de la marine qui a un plus haut grade que Kanon. Toutefois, en sa qualité de premier capitaine de Cadet, Kanon a davantage d’influence dans les assemblées tenues à Québec. Au moment de l’attaque des Anglais et du siège de Québec, Kanon refusa même de servir sous les ordres de Vauquelin.

Le 23 mai, un conseil de guerre est réuni à Québec pour décider des façons de fortifier la ville et ses alentours.  On y prend d’importantes décisions, dont celle de transformer une partie de la flotte de Kanon en brûlots:

Il fut décidé, selon [un certain] Foligné, que l’on armerait en brûlots plusieurs des bâtiments de la flotte de [Jacques] Kanon et que l’on construirait nombre de cageux, des chaloupes carcassières armées chacune d’un canon de 24 et nombre de bateaux armés chacun d’une pièce de 12. Il fut aussi déterminé d’échouer à l’entrée de la rivière Saint-Charles deux bâtiments […] sur lesquels on construirait des batteries pour la défense du fleuve dans cette partie.

Kanon fait ce qu’il sait le mieux faire; au sault de la rivière Chaudière, il capture une frégate anglaise de 12 canons, le Racehorse. Le 21 juin 1759, il fait une autre prise importante, le Morthilla, qui rapporte un profit net de 5 824 livres, 4 sols et 3 deniers. Mais les efforts de Kanon ne peuvent changer le cours de la guerre. De plus, l’attaque des brûlots s’est avéré un échec. Après la bataille des Plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759, le sort de la Nouvelle-France bascule définitivement et Québec capitule…

La poursuite du rêve

Avec la chute de Québec, c’est le premier empire colonial français qui s’effondre.

Plan de Haïti et de la ville de Jérémie.

Plan de Haïti et de la ville de Jérémie.

À la signature du traité de Paris en 1763, le Roi français lègue au vainqueur, la Grande-Bretagne, les terres du Canada pour pouvoir conserver ses îles sucrières des Antilles, d’où il tire un grand profit. Pour Kanon, le rêve de s’enrichir se poursuivra donc ailleurs, plus au sud. De retour à Dunkerque le 23 décembre, des armateurs préparent déjà deux corsaires pour lui, en vue de l’envoyer à Saint-Domingue (île d’Haïti).

Plusieurs sources mentionnent que la dernière référence à Kanon date de 1761, alors qu’il dirige un navire corsaire en croisière pour quatre mois. Or, certaines traces nous donnent des indices sur sa vie après Québec.

Il y a d’abord cet acte de vente d’une propriété viticole de St-Émilion (village à 40 km à l’est de Bordeaux),  le 4 décembre 1770, où il est précisé que les fonds seront réemployés pour l’acquisition d’un domaine à Jérémie. Jérémie est une ville de Saint-Domingue (cliquez ici pour voir un plan d’époque de la ville), une colonie française. Ensuite, sa fille Antoinette Françoise Kanon, figure dans la liste des personnes embarquées à Bordeaux pour «les îles» le 07 janvier 1772, à bord du navire nommé La Grande Anse, dont le capitaine n’est autre que Jacques Kanon. Finalement, Petronille Godde, épouse de Jacques Kanon, est décédée le 11 avril 1778 dans cette même ville de Jérémie; elle était, d’après son acte de sépulture, native de Dunkerque.

Ronald Deschênes, un généalogistes de Sainte-Foy, a fait quelques recherches sur notre homme:

C’est vers 1770, que notre audacieux blayais (Kanon est natif de Blaye, en France) s’installa dans la région de Jérémie à la rivière Voldrogue. Il fit ensuite l’acquisition d’une habitation à la rivière Guinodée le 21 février 1778 pour la somme de 12,000 livres payable 4,000 livres à tous les huit mois. […] Il opéra une grande sucrerie à la Voldrogue et s’associa à son gendre le Sieur Jean Chalmette, qui lui possédait une sucrerie à la Grande-Rivière. Il était encore «habitant à la Voldrogue» le 23 juillet 1788.

Kanon  meurt vers l’an 1800, à l’aube d’un autre empire français – en termes de régime, cette fois – celui qui redessinera l’Europe, celui de Napoléon Bonaparte. L’habitation Kanon existe encore aujourd’hui. Située à une heure et demie de route de Jérémie, il s’agit d’une ferme de 100 à 200 hectares, au sud de la rivière Voldrogue.

Jacques Kanon fut essentiellement un corsaire. Il fit beaucoup pour la défense de la Nouvelle-France, assez du moins pour mériter sa place dans la mémoire collective et patrimoniale de la cité. Il fut relié à la Nouvelle-France par un intérêt personnel qu’il sut orienter ailleurs après la chute de Québec.

Samuel Venière

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Dictionnaire biographique du Canada: Jacques Kanon

Histoire maritime et droit

Histoire navale, histoire maritime: mélange offerts à Patrick Villiers.

Le Mémorial d’une journée Du sillage de la mer aux sillons d’une habitation; Jacques Kanon, colon à Jérémie
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12 réflexions sur “Piraterie sur le St-Laurent: le corsaire Jacques Kanon

  1. Un délice cet article! Toujours un plaisir de te lire. Tu es un excellent vulgarisateur Samuel et en plus de cela, tu sors des trucs méconnus, c’est génial… tu es génial!!

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  2. Jacques Kanon possède maintenant un nom de rue au Québec. Depuis le 12 janvier 2015 et suite aux fusions municipales une rue de la ville de Lévis a été renommée en son honneur.

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    • Bonjour M. Roberge,

      En effet! Je confirme. Je viens de vérifier sur GoogleMap. Je suis très agréablement surpris de ce changement récent! Il était temps.

      Merci pour votre commentaire.

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      • excuser-moi, j’ai une petite question. Connaissez-vous un nom d’un pirate qui aurait piller des bateaux sur le fleuve St -Laurent? Car ma fille fait une recherche sur les pirate du fleuve St-Laurent.

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      • Bonjour a vous!

        Aucun pirate, à proprement parlé, n’est venu au Québec, si ce n’est que Jacques Kanon, qui était plutôt un « corsaire ». Pirates et corsaires se ressemblent beaucoup, par contre : seul un document officiel les différencient vraiment, mais l’importance de ce document est majeure.

        Les frères Kirke, qui ont pris Québec en 1629, étaient également corsaires. Si votre fille fait une recherche sur les pirates du st-laurent, elle devra nécessairement réorienter son sujet sur ces exemples de corsaires, car aucun pirate n’a, à ma connaissance et malgré mes recherches, navigué dans les eaux du fleuve.

        J’espère que cela répond à votre question.

        Samuel

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  3. Pingback: Piraterie sur le St-Laurent: le corsaire Jacques Kanon | Marina Costa

  4. Bonjour de Bordeaux !!
    Je ne suis pas d’accord avec la déclaration d’Armand et il le sait depuis… 17 ans. Je suis française et c’est le hasard qui m’a fait m’intéresser aux corsaires de la Nouvelle France. Les corsaires n’existent qu’en temps de guerre. Les navires sont armés « en course » pour se battre contre la nation ennemie. Le pirate, lui, existe en tout temps et il n’a pas de nation à défendre, il tue et pille pour son propre compte. Quant à Kanon, je suis très réservée. C’est un personnage contre-versé. Pour les corsaires de Nouvelle-France vous en avez au moins un autre : Léger de Lagrange et sa prise rocambolesque du Pembroke-Gallez. Les deux corsaires pour lesquels j’ai fait des recherches plus complètes sont Pierre Maisonnat dit Capitaine Baptiste (lien avec Armand R.) et Pierre Morpain, natif de Blaye comme Kanon (lien avec ma tante Odette Morpain). Mon site est fermé trop « piraté » !! Cordialement.

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