Des Nazis au Québec : La bataille inconnue du St-Laurent

« Je suis allé déjeuner; j’ai demandé deux saucisses et j’ai eu deux torpilles à la place. »
John Kinch, Survivant du HMCS Charlottetown, torpillé en septembre 1942 dans le St-Laurent par le U-517.

Le 31 juillet 2012, la presse annonçait avec stupéfaction la découverte d’une épave de sous-marin allemand datant de la Seconde guerre mondiale dans le fleuve Churchill, au Labrador. Comment est-ce possible? Le U-Boot allemand, cette arme redoutable qui sème littéralement la terreur dans les mers lors des deux grandes guerres, se serait-il retrouvé là par erreur?

U-Boot allemand de la Seconde guerre mondiale.

U-Boot allemand de la Seconde guerre mondiale.

Du tout. Hitler s’intéresse au Québec, assez du moins pour aller jusqu’à tenter d’acheter l’île d’Anticosti juste avant la guerre, en 1937! Sans succès. Mais les sous-marins de la Kriegsmarine se sont bel et biens introduits sur le territoire québécois en 1942 et avec un succès phénoménal. Personne n’aurait cru qu’ils pourraient pénétrer si profondément dans les terres, une fois à moins de 350 kilomètres de la ville de Québec. Avançant furtivement dans les eaux du fleuve St-Laurent, les Allemands parviennent à y torpiller plus de 26 navires entre 1942 et 1944 dans ce chapitre inconnu de l’histoire du Québec. Inconnu, ou plutôt méconnu, car bien que la presse de l’époque se soit saisi du dossier, le gouvernement canadien déploya des efforts considérables pour filtrer l’information diffusée dans les médias sur les affrontements qui avaient lieu sur le fleuve à l’époque des évènements. Méconnu, surtout, car aucune province canadienne n’a inclus la bataille du St-Laurent dans son programme d’étude en histoire. Méconnu, enfin, pour avoir été ignoré par des générations d’historiens et de professeurs.

Remontons le temps. Cette bataille est, en quelques sortes, une des retombées de la bataille de l’Atlantique, qui a pour objectif la maîtrise des routes commerciales entre l’Europe et l’Amérique du Nord. «Une bataille dans une bataille». Au tournant de la décennie 1940, la décision est ainsi prise par les autorités canadiennes de transformer le petit port de Gaspé en base navale afin d’accueillir les navires de la Marine royale en attendant la construction du complexe militaire de Fort Ramsay dont l’ouverture n’est prévue qu’en mai 1942. C’est à ce moment que surgissent des mers les U-boote au large de Gaspé, ces armes qui fendent littéralement les mers comme une lame, ces armes qui avaient faillit mettre l’Angleterre à genoux lors de la Grande guerre de 1914-18.

La Gaspésie sur le pied de guerre

Le petit village devient un lieu militaire stratégique dans la bataille de l’Atlantique. L’armée tresse un filet anti-sous-marins fait de câbles d’acier en travers de la baie de Gaspé et des militaires par milliers sont dépêchés dans la région. Le quotidien des gens est bousculé : des masques à gaz sont distribués, un couvre-feu est appliqué, qu’on appelle le Black-Out car on doit calfeutrer les fenêtres une fois le soir venu, et un corps de protection civile composé de citoyens volontaires est mis sur pied pour patrouiller les rues et détecter les « gens louches ». Des guetteurs scrutent en permanence les eaux du fleuve. Tout est modulé en fonction des impératifs de la guerre, illustrant le caractère « total » de ce conflit. Un journaliste de La Presse écrira:

Les Gaspésiens ont l’œil ouvert. Chaque Gaspésien est devenu un guetteur en service 24h par jour (1)

Un climat de vigilance s’installe, mais personne ne se doute que les Allemands s’aventureront jusqu’ici. Le 11 mai 1942 survient l’inattendu:

Carte montrant les navires torpillés dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent (1942-1945).

Carte montrant les navires torpillés dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent (1942-1945).

« Il faisait encore nuit lorsque le sous-marin U-553, commandé par le commandant Karl Thurmann, remonta à la surface un peu à l’est de Rivière-Aux-Renards, pas bien loin de Fame Point dans la péninsule de Gaspé. Mais voici qu’avant minuit […], il aperçut un cargo qui venait vers lui, […]  il le laissa s’approcher, puis lança deux torpilles qui touchèrent le cargo de plein fouet. Le temps de descendre deux chaloupes de sauvetage et le SS Nicoya, un navire de 5 364 tonnes, s’enfonçait dans le St-Laurent à une quinzaine de kilomètres de Pointe-à-la-Frégate. »

Le SS Nicoya, qui ralliait les contingents transatlantiques vers la Grande-Bretagne, n’est qu’un échauffement. Le submersible répète son exploit trois heures plus tard en coulant le SS Leto près de Rivière-la-Madeleine, tuant 16 marins (6 dans Nicoya, 10 dans le Leto).  Cette agression ouvre les hostilités de la bataille du St-Laurent. C’est la première fois, depuis 1812, que des navires ennemis pénètrent dans le fleuve St-Laurent dans l’intention de tuer! Fin juin, le U-112 s’introduit dans le fleuve et envoie par le fond trois navires. Le U-517, arrivé un peu plus tard, en torpille 9 lors d’une seule sortie! Une de ses torpilles ayant raté sa cible atteint les côtes du village de St-Yvon. Cette torpille est aujourd’hui conservée au musée de Gaspésie. Le 15 septembre, deux navires cargos, le SS Saturnus et le SS Inger Elizabeth, sont touchés au large de Cap-des-Rosiers alors qu’ils transitent vers l’Angleterre. Quelques résidents sont témoins d’une scène évoquant des rescapés mutilés, couverts de sangs et de pétrole. Une scène qui se répète le lendemain, alors que deux autres navires sombres dans les eaux du fleuve (le SS Mount Pindus et le SS Mount Taygetus). En octobre et novembre, d’autres attaques sanglantes surviennent au large du Cap-Chat et de Matane.

«J'ai été la victime d'une indiscrétion». En novembre 1943, 30 000 exemplaires de cette affiche furent distribués au Canada.

«J’ai été la victime d’une indiscrétion». Sur cette image, un homme mort accuse le public d’avoir entraîné son décès tragique en mer, à cause de leurs commérages. En novembre 1943, 30 000 exemplaires de cette affiche furent distribués au Canada.

Pendant cet automne 1942, les exploits des sous-marins font scandale dans la presse. La propagande canadienne véhicule l’idée que ces « loups gris » menacent les innocents tels des assassins; furtifs, cruels en sans conscience. La désorientation s’accentue. Le gouvernement canadien tente de canaliser l’information qui circule, mais les nouvelles se répandent plus vite que les censeurs ne peuvent la contrôler, ce qui n’est pas sans inquiéter les Québécois. Le Service d’écoute à Berlin prépare même des rapports sur la situation canadienne, se moquant ouvertement du gouvernement canadien sur leurs ondes et ridiculisant le silence officiel sur un sujet dont « tout le monde est au courant en Gaspésie » (2) !

Voilà maintenant plusieurs mois que les Gaspésiens sont sur le pied de guerre. Les rescapés sont accueillis et logés tantôt par les villageois, tantôt dans les hôtels de la région. Les populations riveraines du St-Laurent sont alors les seules au Canada à vivre en état de guerre. De la berge, ils entendent les détonations, observent parfois des combats ou des navires torpillés et découvrent des débris sur les berges, voire des épaves entières, qu’ils dépouillent de leur contenu (2). Les Augustines Hospitalières de Gaspé accueillent également des blessés. Le 10 mai 1945, l’un de ces fameux U-Boot se rend même à la Marine canadienne et est immobilisé dans le petit port de Gaspé, qui accueille très vite une foule de curieux.

Des espions nazis infiltrent le territoire

Nous savons qu’au moins trois espions nazis ont infiltré le territoire. Le premier de ces espions arriva au Canada en novembre 1942. Il se nomme Werner Alfred Weldemar von Janowski. C’est un officier de l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major de l’Allemagne. Il arriva discrètement dans la Baie des Chaleurs dans la nuit du 8 au 9 et descendit à l’est du village paisible de New Carlisle. Trahi à l’hôtel où il se présente par son accent germanique, ses billets de banque désuets des années 1920 et le récit de ses allées et venues, il est rapidement arrêté a bord d’un train vers Montréal. Soumis à un interrogatoire musclé, il collabore sans résistance avec les autorités québécoises et devient un agent double. Or, notre espion conserve en secret un poste émetteur, d’où il continue de transmettre des informations à ses supérieurs. Un agent-double, double! Arrêté de nouveau, il est incarcéré à New Carlisle puis à Montréal.

Espion allemand Werner von Janowski

Espion allemand Werner von Janowski

Un deuxième espion arriva au mois de juin 1942.  Il s’appelait Alfred Langbein et parvint au Canada à bord d’un sous-marin comme son prédécesseur. Il séjourna quelques temps au Nouveau-Brunswick, à St-John, avant de se rendre à Ottawa. « Les documents rappellent qu’il fut certainement le plus intéressants des espions que le Canada accueillit à cette époque», raconte Jacques Castonguay, ancien militaire de la Deuxième guerre mondiale et auteurs de plusieurs ouvrages sur le sujet. Castonguay continue «Avait-il une mission précise lorsqu’il arriva au pays? On ne saurait le dire. Ce qui est certain, c’est qu’il appartenait lui aussi à l’Abwehr et qu’il ne dérangea guère les autorités. Logeant au Grand Hôtel d’Ottawa, il lisait beaucoup et était d’une compagnie plutôt agréable. […] De plus,  si on en croit son comportement,  on est enclin à croire qu’il décida de ne pas espionner au Canada. C’est ainsi que, pendant les deux années qu’il passa dans le centre-ville de la capitale du Canada, Alfred Langbein donna l’impression d’être un citoyen bien ordinaire » (3).

Castonguay mentionne un troisième espion, dont la preuve, bien que convaincante, ne tient qu’à son expérience personnelle. Il raconte qu’en 1941, alors qu’il vit à St-Jean Port-Joli avec sa famille, un étranger se présente chez eux, réclamant à manger d’un geste de la main. Sa mère, répondant avec bienveillance en français, puis en Anglais, n’eût, à sa surprise, aucune réponse sinon le même geste que le précédent. L’individu s’inclina ensuite, et continua sa course. L’auteur précise : « Définitivement, il ne s’agissait pas là d’un mendiant ordinaire ». Quelques jours après l’incident, la presse locale confirme qu’un espion allemand avait été vu à Québec. Pour Castonguay, il ne fait aucun doute que leur mendiant de St-Jean-Port-Joli était cet espion.

La « défaite » ou la « victoire » du St-Laurent?

Le Seconde guerre mondiale est aussi une guerre d’innovations. La bataille de l’Atlantique, et donc celle du St-Laurent, est marquée par d’importantes avancées technologiques, comme les radars. La minuscule Marine royale, qui ne comprend que 13 navires et 1 900 marins en 1939 comptera 400 navires et 90 000 marins en 1945. De son côté, la Kriegsmarine allemande entre en guerre, en 1939, avec 57 sous-marins et en aura construit 1 153 en à la fin de la guerre (4).

D’un point de vue psychologique, ces sous-marins constitue une force de dissuasion formidable. Du point de vue stratégique, leur efficacité dans le fleuve St-Laurent est non négligeable, ayant percé les défenses canadiennes, déposé des mines près de Halifax et des espions en Gaspésie, en immobilisant tout commerce sur le fleuve. D’un autre côté, l’effort du Canada pour répondre aux attaques et rattraper son retard technologique sur l’Allemagne est considérable. La chasse aux U-Boote, synchronisée par la Marine et l’Aviation canadienne, donne des résultats, mais insuffisants. Au final, aucun sous-marin allemand n’est coulé dans le Fleuve St-Laurent, contre 26 navires torpillés par les submersibles ennemis.

Victoire, ou donc défaite? En 1948, un ancien combattant de la Marine royale canadienne, James W. Essex, écrivait un volume intitulé Victory in St. Lawrence, le titre ne laissant aucun doute sur la conclusion de l’auteur. Michael L. Hadley, professeur émérite d’études germanique en Colombie-Britannique et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire navale de l’Allemagne et du Canada, n’est pas de cet avis, affirmant que dans toute cette histoire, on ne discerne aucune trace d’une victoire canadienne, mais au contraire d’une défaite. L’ex militaire Jacques Castonguay cité plus haut rejoint Hadley sur ce point, précisant à juste titre que dans l’histoire officielle du Service maritime du Canada, il est écrit que s’il avait fallu que le fleuve fasse l’objet d’attaques continuelles des U-Boote, on aurait pu conclure, d’une certaine manière, que le Canada avait été défait dans le St-Laurent en 1942.

Samuel Venière

_________________________________________________________________________________________
1. FOURNIER J. LANTAGNE C. et KIROUAC A., La bataille du St-Laurent: Vue du rivage, Magazine Gaspésie. Dossier : La bataille du St-Laurent, été 2003, p. 23

2. HADLEY Michael L., La bataille du St-Laurent, Magazine Gaspésie. Dossier : La bataille du St-Laurent, été 2003, p. 19

3. CASTONGUAY Jacques, La bataille du St-Laurent, 2012, p. 61

4. Op. Cit., Michael L. Hadley, p. 15

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6 réflexions sur “Des Nazis au Québec : La bataille inconnue du St-Laurent

  1. Bonjour,
    auriez-vous la référence pour la carte des navires coulés dans le St-Laurent? Je la cherche avec une meilleure définition afin de mieux lire les noms des navires. Merci

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  2. Bien que ça ne concerne pas le Québec… Je me souviens avoir lu sur le Caribou, un traversier faisant la navette entre le N.-B. et l’île du Prince Édouard, qui avait été coulé par un sous marin allemand.

    Aussi, je connais des ainés qui évoquent souvent qu’à cette époque, il y avait un espion Allemand qui a rôdé quelques-temps le long de la rue principale de Caraquet (rive nord de la Péninsule Acadienne, dans la baie des chaleurs). Les gens interprétaient que les allemands cherchaient le port de Halifax.

    Je me rappelle vaguement qu’au Nouveau-Brunswick, quelques uns de ces soit-disant espions avaient été fait prisonnier. Il y a vais un petit camp-centre de détention pour les prisonnier allemands au N-.B.

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  3. Un navire important n’est pas mentionné, il s’agit du Frederika Lensen. Le seul navire torpillé qui n’aie pas pris le fond immédiatement. Il a été atteint le 20 juillet 1942 sur l’heure du midi, mais a été toué dans l’anse de Grande-Vallée où il est arrivé tard la même soirée. Il n’a coulé que dans les années qui ont suivi. Il y est toujours d’ailleurs.

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  4. Pingback: Des navires, coulés en 1942, découverts dans le fleuve Saint-Laurent

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