Un valet de coeur pour 50 livres : la monnaie de carte en Nouvelle-France

Que faire quand on manque de « piastres »? En 1685 à Québec, faute d’argent papier, on utilise des cartes à jouer. Comme on n’exploite pas de métaux précieux en Nouvelle-France au 17e siècle, les administrateurs comptent sur l’arrivée des bateaux à chaque fin de saison, qui transportent de la monnaie sonnante depuis la France pour payer les fonctionnaires, les fournisseurs, les soldats et les commis. Mais que faire quand le transport prend du retard? Pire encore, s’il n’arrive jamais? Afin de pallier à ce problème, un personnage va trouver une solution tout à fait innovatrice : une monnaie de papier faite de cartes à jouer! Ce qu’on sait peu, c’est qu’il s’agit du premier cas d’utilisation de papier-monnaie en Amérique du Nord, et l’un des premiers dans le monde.

Monnaie de carte du Canada valant 50 livres. Au verso, les signatures de Duplessis, Vaudreuil et Begon, 1714.

En l’an 1682, l’intendant de Québec est Jacques de Meulles. Il doit son poste à ses liens familiaux avec le ministre Colbert, alors contrôleur général des finances de France au service du roi Louis XIV. Il est responsable du développement de la colonie à une époque difficile : les nations iroquoises sont de plus en plus hostiles, alors que le gouverneur Joseph-Antoine Le Febvre de La Barre, avec lequel il s’entend plutôt mal, mène une administration désastreuse, notamment sur le plan militaire. Pour faire obstacle aux maraudes des « sauvages », le roi envoie en 1684 un détachement de soldats pour garder les dépôts de pelleteries, mais « il oubli[e] de le payer tout en ordonnant de le faire vivre ». Évidemment… Les chargements de numéraires en provenance d’Europe n’arrivent qu’en fin de saison (quand ils finissent par arriver), créant toujours beaucoup de confusion dans la colonie en manque de liquidités. Les habitants en viennent à commercer par le troc, à la manière des Amérindiens. Benjamin Sulte (1841-1923), historien, journaliste, homme politique et poète québécois, déplore cet état des choses, le qualifiant de « primitif » et « par trop gênant ».

C’est dans ce contexte de crise que l’intendant de Meulles invente, en 1685, une monnaie tout à fait nouvelle, faite de papier. Le principe est simple, mais bien pensé : l’intendant y écrit un certain montant, y appose sa signature et son sceau de cire. Sur le dos de la dame de trèfle, par exemple, on inscrit : «Bon pour la somme de quatre livres ». Une fois le navire du roi arrivé, il rembourse en espèce la monnaie de carte.

Un premier essai est fait en utilisant un simple bout de carton, qui servait de bon d’échange. À défaut d’imprimerie, on écrit ces bons à la plume et à défaut de carton on utilise du papier blanc. Or, ce dernier est trop mou, sans consistance et s’endommage facilement. Le roi n’approuve pas ce mode de paiement et refuse de payer les habitants qui en détiennent. C’est un premier échec. Cette forme de monnaie prend fin seulement un an plus tard, en 1686. Trois ans plus tard, vers 1689, de Meulles à l’idée d’utiliser l’endos blanc des cartes à jouer (comme celles que l’on connait aujourd’hui), qui, semble-t-il, abondent dans la ville de Québec. Son matériau est beaucoup plus résistant. Approuvées par le roi, ces cartes étaient signées à leur dos de la main de l’Intendant, du Greffier du Trésor de la colonie et du Gouverneur, avec la date d’émission.

Empire français d’Amérique (en vert), vers 1750.

Avec la bénédiction du roi, demande fut faite aux commerçants locaux d’accepter cette nouvelle monnaie d’échange, contre la promesse d’un remboursement en argent sonnant au retour des navires français. On utilise cette pratique pendant des années, mais elle prend fin vers 1717, car le gouvernement français n’arrive pas à rembourser l’intégralité des cartes qui transitent en Nouvelle-France. On évalue actuellement à deux millions de livres la monnaie de carte en circulation au pays vers 1714. À la même époque, certaines cartes à jouer valent jusqu’à 100 livres!
Quelques années plus tard, la monnaie de carte refait surface à la demande des commerçants. Cet argent papier équivaut à divers montants selon sa dimension. Par exemple, une carte entière pouvait normalement valoir jusqu’à 24 livres. Les cartes sont ensuite coupées en deux ou en quatre pour diviser leur prix. L’historien Marcel Trudel (1917-2011) en situe une utilisation en 1737, alors que Joseph Sévigny de la Chevrotière, un capitaine de navire membre d’une importante famille seigneuriale, achète une esclave de 13 ans de la nation des Renards au prix de 350 livres, prix habituel pour une jeune Amérindienne, qui équivaut toutefois, pour la même époque, à quatre fois le salaire annuel d’un ouvrier. La transaction, effectuée chez un notaire de Québec, rue St-Pierre en basse-ville, est entièrement réglée en monnaie-carte à jouer. Les autorités françaises procèdent à l’émission de ces cartes jusqu’à la chute de la Nouvelle-France, soit en 1763.

Le roi de cœur (2009), issu de la collection de monnaie de carte de la Monnaie Royale Canadienne. Prix: environ 90$.

De 1720 à 1760, d’autres formes de papier-monnaie voient le jour à Québec et en viennent à surpasser les cartes à jouer en popularité. Le « certificat », par exemple, est un montant certifié que les commerçants utilisent avec leurs fournisseurs, tandis que l’ « ordonnance de paiement » est un papier signé par l’intendant et qui est remboursable, au même titre que les cartes et les certificats, par une lettre de change du Trésor de la Marine. Après 1763, les Canadiens détiennent encore l’équivalent de quelque 16 millions de livres en monnaie de papier, dont seulement 3,8 % en monnaie de carte. Suite à sa défaite, la France ne remboursera pas la totalité du papier-monnaie. La plupart des habitants perdent alors confiance dans la monnaie de papier et se mettent à thésauriser chez eux, utilisant au besoin le légendaire « bas de laine ». Dans les livres d’histoire, on dépeint souvent cette monnaie-carte comme «originale» et «ingénieuse». Dans les faits, elle semble avoir affaibli l’économie de la colonie en plus de contribuer à la chute de l’empire français d’Amérique, car elle reposait davantage sur un gage de confiance des fonctionnaires que sur une contrepartie métallique.

Par la suite, d’autres types de monnaie firent leur apparition. On vit même circuler des boutons aplatis! Ces formes de devises finissent par embrouiller le système d’échange, si bien qu’on ne sût plus, pendant un temps, quelle monnaie accepter ou refuser, ni même leur valeur exacte. Si, malheureusement, aucun exemple de monnaie-carte à jouer n’a survécu jusqu’à nos jours, ce patrimoine demeure bien vivant. Pour preuve, à l’occasion du 400e de la Vieille-Capitale, la Monnaie Royale Canadienne a produit, une série « Monnaie de carte » en argent sterling à l’image de celles utilisées au 18e siècle, dont le prix varie autour de 90$ la pièce. Avis aux collectionneurs !

Samuel Venière
Cynthia Labonté

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Pour en savoir plus sur l’histoire de la monnaie canadienne, consulter l’extrait de La monnaie et la politique au Canada, disponible en format PDF ici

À voir aussi…

Martin Masse y consacre un article très concret dans son blog, traduit de l’anglais d’après une conférence donnée en Alabama en 2006

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La pierre de l’Ordre des chevaliers de Malte : Une fenêtre sur un passé méconnu

La Ville de Québec est décidément bien unique. Elle est non seulement la seule ville d’Amérique du Nord toujours entourée de remparts, mais elle détient son propre château, soit le Château Frontenac, inauguré en 1893 et nommé en l’honneur de Louis de Buade (1622-1698), compte de Frontenac. Absolument indissociable de l’image de la Vieille-Capitale, sa majestueuse stature émerge de la cité tel un pic et domine le fleuve St-Laurent des hauteurs de la terrasse Dufferin. Le célèbre hôtel, dont l’architecture s’inspire des châteaux français de l’époque de la Renaissance, subit plusieurs transformations au fil du temps, comme l’ajout de la tour centrale en 1926. Témoin de l’histoire, ses murs logèrent Theodore Roosevelt et Winston Churchill lors de leur passage à Québec en 1943, réunis dans la Citadelle pour planifier des stratégies contre les forces de l’Axe. Maurice Duplessis, ancien premier ministre du Québec et fondateur du parti de l’Union nationale, y résida également un certain temps. L’hôtel expose d’ailleurs plusieurs images de ces événements et autres de son histoire dans les allées de ses étages inférieurs, près du Salon Rose.

À travers les nombreuses traces du passé reconnaissables sur ce château, une pierre en particulier retient notre attention. Malgré son âge vénérable, elle est méconnue des habitants de la Capitale. Presque dissimulée, celle-ci est incrustée au-dessus d’un passage voûté menant à la rue St-Louis sur la façade nord de la cour intérieure du Château Frontenac. En y portant attention, on remarque une stèle de dimension moyenne, soigneusement conservée, teintée d’un rouge vif et gravée d’une croix à huit pointes; c’est la pierre symbolisant l’Ordre Souverain Militaire et Hospitalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, de Rhodes et de Malte (de son nom officiel). Mais qu’a donc cette pierre de si spécial? Pourquoi l’a-t-on conservé? Quelle est sa signification?

Pierre gravée pour le prieuré des Chevaliers de Malte, Québec, 1647

Cette pierre est en fait l’une de celles qui constituaient autrefois les fondations du fameux château St-Louis, situé sur l’actuelle terrasse Dufferin et nommé ainsi en hommage au Roi Louis XIII. Initialement construit par Samuel de Champlain en 1620, il s’agit de la résidence officielle du gouvernement de la Nouvelle-France. C’est en 1647 qu’on y sculpte cette croix de Malte, ce qui lui donne aujourd’hui plus de 350 ans! La stèle est donc largement antérieure au Château Frontenac.

L’Ordre des Chevaliers de Malte est une organisation catholique et militaire dont la création remonte à l’époque des Croisades, soit le 11e siècle. Le groupe réclame pour origine l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (ou « Ordre de l’Hôpital », « les chevaliers hospitaliers » ou simplement « les Hospitaliers »), un prieuré de moines guerriers fondé à Jérusalem en l’an 1048 pour assurer la sécurité des pèlerins occidentaux venus trouver l’absolution divine en Terre Sainte. Leur patron spirituel est alors Saint-Jean Baptiste. Plusieurs de ces groupes, traditionnellement constitués de membres issus de la chevalerie et de la noblesse chrétienne, ont survécu à l’épreuve du temps, et ont traversé les siècles pour se rendre jusqu’à nous. La tradition veut que les chevaliers de Malte eussent déjà été en présence active dans la cité de Québec au 17e et au 18e siècles. Ce sont des capitaines de bateaux, des hommes d’affaires, des diplomates, etc. Le fils cadet de Montcalm en sera un.

Si Samuel de Champlain n’était pas l’un d’eux, sont adjoint, De Lisle faisait bien partie de l’Ordre. En 1647, le gouverneur de la colonie est Charles Huault de Montmagny, également chevalier de Malte. La même année, il reçoit un cheval (le premier au Canada et le seul pendant presque 20 ans) des habitants de Québec s’étant cotisés pour le lui offrir. En effet, on ne pouvait imaginer un chevalier sans cheval! Il semble que Montmagny était  particulièrement infatigable dans ses efforts pour promouvoir les intérêts de l’Ordre dans la colonie. La pierre de Malte s’inscrit directement dans cette logique de promotion. Rappelons que la mission des premiers colonisateurs porte un puissant message religieux. La France, dans son expansion, n’apporte pas que le savoir et la  civilisation dans les « Indes occidentales », mais aussi ses croyances. Dans un monde en féroce compétition comme celui de l’ère coloniale en Amérique du Nord, il importe de montrer que Dieu est de son côté.

En 1759, lors de la conquête anglaise de la Nouvelle-France, un incendie vient à bout du  château St-Louis. Ce n’est qu’en 1784, lors de fouilles sur la terrasse Dufferin, qu’on retrouve la pierre de Malte. Elle est, par la suite, intégrée à l’architecture extérieure du Château Frontenac et accompagnée de l’inscription suivante: « Stone carved for the priory of the knights of Malta, Quebec, 1647» («Pierre gravée pour le prieuré des Chevaliers de Malte, Québec, 1647»). En réalité, il n’y eu jamais de « prieuré » au Québec. Malgré ce qu’on pu penser les anglophones du XIXe siècle, les prieurés ont toujours été européens. L’emplacement actuel de la pierre se justifie non seulement par le fait que le luxueux hôtel se trouve sur le site de l’ancien château du gouverneur, mais aussi puisque l’on sait que le compte de Frontenac, Louis de Buade, était également chevalier de Malte. Pour ces raisons, l’endroit était donc tout désigné pour permettre à la stèle de garder une place vivante dans la mémoire collective.

Emplacement de la pierre.

L’Ordre de Malte est l’un des rares ordres fondés au Moyen Âge à être encore actif aujourd’hui, après plus de 960 ans d’histoire. Leur patron, Saint-Jean Baptiste, deviendra celui des Français du Canada lors des premières célébrations de la fête nationale du Québec en 1834 (La Pape Pie X le reconnaîtra officiellement en 1908), organisées par Ludger Duvernay, imprimeur et patriote québécois, pour défendre la langue française face au pouvoir britannique. Tout au long de cette période, l’Ordre demeure fidèle à sa mission et à ses engagements. Il apporte, entre autres, une assistance médicale et humanitaire dans certains pays dans le besoin, particulièrement lors de catastrophes naturelles. Sa mission s’est vue intensifiée surtout pendant les deux Guerres mondiales grâce à la contribution des Grands Prieurés et des Associations nationales. De fil en aiguille, leurs projets prennent de l’ampleur. Ceux-ci touchent actuellement plus de 120 pays dans le monde, notamment au Brésil, en Afrique de l’ouest, au Proche-Orient et en Inde, dû au travail de plus de 13 00 bénévoles laïcs des Chevaliers et des Dames de l’Ordre provenant de toutes les classes sociales et quelques centaines de religieux.

La pierre demeure aujourd’hui visible à tous, ancrée dans le Château Frontenac comme une empreinte indélébile du passé. Elle rappelle un temps où le destin de la colonie était, pour le meilleur et le pire, intimement lié à celui de la religion. Pour un passant non informé, il ne s’agit que d’une autre des millions de pierres qui constituent la charpente de la cité. Pour les historiens, amateurs comme les spécialistes, c’est une fenêtre ouverte sur un héritage culturel historique et méconnu.

Samuel Venière

Cynthia Labonté

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Un certain nombre d’informations soulevées dans cette capsule sont tirées d’un entretient privé avec Christian Samoisette, Chevalier de Grâce Magistrale de l’Ordre Souverain Militaire et Hospitalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, de Rhodes et de Malte (Ordre de Malte Association Canadienne).

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Bière et «bouillon» en Nouvelle-France : La taverne de Jacques Boisdon

L’histoire laisse des traces sur son passage. Bien souvent, on passe devant sans même les voir. Pourtant, les signes sont bien là, nombreux et prêts à susciter, sous notre regard curieux, des « flashs » de notre passé. Dans l’arrondissement historique de la ville de Québec, une de ces traces concerne une mystérieuse plaque commémorative située au 20 de la Côte de la Fabrique, là où se dresse aujourd’hui le magasin Simons. Ce commerce, qui a pignon sur rue à cet endroit depuis plusieurs générations, occupe en fait un édifice qui abrita, en 1648, la première taverne de l’histoire de la capitale. Mieux encore, cette plaque nous rappelle, de manière assez anecdotique, que le nom du cabaretier n’était nul autre que Jacques Boisdon : un nom qui, avouons-le, incite fortement à « lever le coude »!

Au milieu du 17e siècle, Québec n’est encore qu’une colonie de peu d’importance dans le nouveau système-monde établi par les grands empires coloniaux. La ville porte en elle à peine 500 âmes, dont une bonne partie sont des religieux et des religieuses. Depuis ses touts débuts, le destin de la colonie est intimement lié à celui de la production de boissons alcoolisées. Bien avant l’arrivée des Français, la vigne pousse sur les terres qui longent le fleuve St-Laurent. Jacques Cartier, voyant cela, avait d’ailleurs surnommé l’île d’Orléans, l’« Île de Bacchus », en hommage à la divinité romaine. En fait, dès 1619 les missionnaires jésuites et récollets pressent déjà leur propre vin, destiné aux messes. Pourtant, même si certains leur trouvent des qualités surprenantes, la majorité des habitants ne supportent pas l’âcreté des vins élaborés à partir de la vigne d’ici. La plupart sont donc importés d’Europe, mais leur coût est élevé.

Enseigne d’auberge, fin du 17e siècle. Musée virtuel de la Nouvelle-France.

Les premiers colons sont surtout des buveurs de bière, une boisson qui jouit d’une mauvaise réputation en France, où on dit qu’elle « échauffe » le sang et les humeurs. En Nouvelle-France, c’est justement cela qui fait son succès auprès de ceux qui, les premiers, doivent affronter le froid mordant des rigoureux hivers québécois. C’est donc pour étancher cette soif qu’ouvrent, dans les années 1640, les premières brasseries de la ville, comme celle de la Communauté des habitants à Québec. Avant cette date, les colons boivent une espèce de boisson fermentée et fabriquée de manière artisanale par les familles dans une pièce de la maison (généralement la cuisine) avec des ressources rudimentaires. On appelle cette version primitive de la bière, le « bouillon ». Elle était préparée à partir d’un morceau de pâte crue contenant du levain que l’on mettait à tremper dans l’eau, provoquant ainsi une fermentation suffisamment alcoolisée.

C’est le 19 septembre 1648 que le Conseil de la Nouvelle-France accorde l’ouverture de la première auberge de Québec et du Canada. En fait, il s’agit à la fois d’un hôtel, d’une pâtisserie et d’une taverne, puisque le tenancier obtient aussi le droit d’exploiter les installations brassicoles du bâtiment. C’est donc, pour ainsi dire, le premier cabaret de l’histoire du Québec. Avec son nom prédestiné, Jacques Boisdon acquiert ainsi le statut de premier aubergiste et cabaretier dans la ville.

En vérité, on connaît bien peu de chose de cet homme, communément appelé « Jean » à tort, et de sa carrière, si ce n’est qu’il obtint le droit exclusif de tenir cabaret à Québec pour une période de 6 ans, et que le commerce est racheté en 1655 par un autre marchand (Pierre Denys de La Ronde), qui perpétue sa vocation de brasserie jusqu’en 1664. On peut facilement imaginer le succès d’un tel établissement dans une colonie où l’éloignement et le climat hivernal font de la vie un véritable défi. En ces murs ont lieu d’épiques scènes de rencontres entre colons, soldats et coureurs des bois, fraternisant autour de chopes de bière débordantes à la santé des rudes hivers, échangeant récits, nouvelles, éclats de rire et ragots tout en se moquant des tracas quotidiens de la survivance. Ceux-ci ont désormais un toit commun pour se réunir, manger, boire et festoyer ensemble, voire même dormir sur place si la nuit avait été trop arrosée. «La bonne affaire!», a dû penser Boisdon!

C’est à l’occasion de l’ouverture que le Conseil élabore la plus ancienne législation relative à la tenue des auberges et des cabarets en Nouvelle-France. Le tavernier est ainsi assujetti à une série de clauses qu’il doit respecter, comme empêcher tout scandale, ivrognerie, blasphème ou jeu de hasard dans sa maison et fermer son établissement les dimanches, les jours de fêtes ainsi que pendant les offices religieux. La tradition veut, à ce sujet, que le bedeau de l’église passait sa canne sous les lits de l’auberge pendant les messes, afin de s’assurer que nul de s’y cache et échappe ainsi aux engagements de sa foi. D’une façon générale, Boisdon était soumis aux ordonnances et règlements du commerce en vigueur à son époque.

« La visite » de Pierre Laforest, représentant la taverne de Jacques Boisdon, située dans l’actuel magasin Simons.

Le contrat stipule également que le cabaretier doit s’établir sur la place publique, près de l’église. Le lieu est donc fixé en un endroit aujourd’hui bien connu des marcheurs du Vieux-Québec, soit dans l’édifice de l’actuelle boutique Simons, qui lui consacre une plaque commémorative sur sa façade. Cette anecdote savoureuse à d’ailleurs inspiré Peter Simons à proposer au peintre-muraliste Pierre Laforest de l’Île d’Orléans, qui travaille d’après une technique traditionnelle apparentée à celle des maîtres hollandais du 17e siècle, d’imaginer une toile qui pourrait illustrer cette anecdote. Vous pouvez admirer ce tableau intitulé « La visite » installé au rez-de-chaussée du magasin dans le corridor reliant les corps du bâtiment. L’École hôtelière de la Capitale a également honoré une de ses salles à manger du nom de ce mystérieux personnage.

On néglige souvent l’importance de l’anecdote, et pourtant, les informations qu’elles nous livrent sont d’une richesse intarissable. «Certes, elles ne sont que des épiphénomènes ridant à peine l’océan de l’histoire. Mais n’occasionnent-elles pas des réflexions aussi profondes que les grandes théories? Ne proposent-elles pas un condensé de la nature humaine

Samuel Venière

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Pour en savoir plus sur les boissons au temps de la Nouvelle-France, consultez le fascinant ouvrage de Catherine Ferland. Bacchus en Canada: boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France. Quebec City: Septentrion, 2010.

Voir aussi…

Marcel Moussette,  Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 28, 1992, p. 18-20. La bière à l’époque de Jean-Talon

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