Canac, dit Marquis: de la guenille à la soie

« Ultima Ratio Regnum »  (Le dernier argument des rois) Locution latine gravée sur la volée des canons français sous Louis XIV.

Gageons qu’après cette lecture, vous n’entrerez plus dans une quincaillerie Canac-Marquis-Grenier avec le même regard. Tous les gens de Québec connaissent aujourd’hui cet incontournable de la vente de matériaux de construction. Peu savent toutefois que l’ancêtre de cette famille prospère arriva au Canada sans le moindre sous en 1685, comme simple soldat. Son histoire est un des plus beaux exemples d’ascension sociale en Nouvelle-France.

Officier, Tambour, Soldat CFM 1685. Canadian Military History gateway

Officier, tambour et soldat des Compagnies franches de la Marine (1785-1700). À droite, le soldat porte le justaucorps gris-blanc à doublure bleue. Son chapeau est bordé d’un faux galon d’or (mélange de fil de laiton et de ficelle jaune). Il est armé d’un mousquet, d’une baïonnette et d’une épée. Bien souvent, ses vêtements et son équipement de campagne est tout ce qu’un soldat possède. Reconstitutions par Michel Pétard. Passerelle pour le patrimoine militaire canadien

Un destin peu prometteur: soldat dans les troupes coloniales

Le métier de soldat est peu enviable. Les privations sont nombreuses, les risques liés au métier des armes sont réels et la solde est bien maigre. En effet, le salaire des troupes coloniales se limite à 1,5 livres par mois, un véritable salaire de misère (1). Comparativement, les troupes régulières, qui combattent en Europe, obtiennent facilement le double! Pourquoi donc s’y engager? Parce que le soldat de la Marine bénéficie d’une journée de congé sur trois, environ, qu’il peut rentabiliser en travaillant pour les colons. Et puisque le soldat loge chez l’habitant, où cette main d’oeuvre est bien appréciée, tout le monde y trouve son intérêt. Au final, ce Nouveau Monde offre des possibilités intéressantes, en autant que l’on y consente quelques efforts.

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Colonisateurs en Nouvelle-France, vers 1690. Francis Back

Cela semble suffisant pour Marc-Antoine Canac, né en 1661 à Lacaune, un petit village perdu dans le sud de la France,  qui s’engage dans les Compagnies franches de la Marine, en route vers le Canada en 1685 (2). De passage à Paris, un des terrains de chasse privilégiés des recruteurs militaires français, il intègre la Compagnie de François-Marie des Méloizes, enseigne sur les Vaisseaux du Roi et capitaine d’une troupe du détachement de la Marine, ces soldats spécialement formés pour défendre les colonies.

La famille des Méloizes deviendra tristement célèbre dans la colonie de Québec au 18e siècle quand Angélique Renaud d’Avènes des Méloizes, dite Madame de Péan ou encore « la Pompadour du Canada », causera de grands émois en devenant la maîtresse de l’Intendant Bigot, une union illicite pourtant acceptée par le mari cocufié, qui entend bien par là profiter des largesses de Bigot (3). Grand mal lui en prit, car lui et l’intendant seront accusés d’avoir accéléré la chute de la Nouvelle-France dans la triste « Affaire du Canada ». C’est sur cette affaire que la Couronne française s’appuiera pour justifier la dévaluation de la monnaie de carte. (4)

Carte dde Qc 1685

Québec, à l’arrivée de Marc-Antoine Canac. « Carte des Environs de Québec en la Nouvelle-France, mesuré sur le lieu très exactement, en 1685-86, par le Sieur de Villeneuve, Ingénieur du Roy »

Il est probable que Marc-Antoine Canac ait participé aux campagnes militaires victorieuses contre les Tsonontouans, en juillet 1687, expéditions dans lesquelles le capitaine Des Méloizes accompagne le gouverneur De Brisay. Il est également probable que notre homme ait participé à la défense de Québec contre William Phips en 1690 (son nom ne paraît pas dans « 1690, Sir William Phips devant Québec, histoire d’un siège » ouvrage dans lequel de nombreux noms de soldats sont cités). En réalité, nous n’en savons rien.

Carte des principales campagne en N-F

Carte des principales campagnes menées en Nouvelle-France et en Nouvelle-Angleterre. Passerelle pour l’histoire militaire canadienne, Gouvernement du Canada.

Toujours est-il que Canac fait si bien son travail là où il est logé, que sa « famille d’accueil » si l’on peut dire, décide de l’adopter officiellement un an à peine après son arrivée. Cet acte, passé devant le notaire Paul Vachon le 7 février 1686 et entériné dans les Registres de la Prévôté le 5 juin suivant, fait officiellement de Marc-Antoine Canac l’héritier légitime de tous leurs biens: une somme considérable (5). Ce coup du sort change complètement la donne de notre pauvre soldat, désormais propulsé à un rang très en vue.

Major de la milice de l’Île d’Orléans

À Canac va rapidement s’ajouter le nom de guerre, « Le Marquis », peut-être à cause de son tempérament. Ce soldat a de l’ambition, nous l’avons vu, et aussitôt après avoir acquis son nouveau titre de propriétaire terrien, va faire bénéficier les gens de sa paroisse de ses compétences martiales en intégrant la milice. Devenu capitaine de sa propre compagnie de milice, il passe à major-général de la milice de l’île d’Orléans au grand complet en 1718, soit environ six compagnies de 30 à 50 hommes chacune (6). Une petite armée en soi! Trente ans après son arrivée dans la colonie, il est devenu un incontournable pour tout ce qui concerne les opérations militaires en Nouvelle-France auxquelles participent activement la milice.

Comment notre homme acquiert-il le sobriquet de « Marquis »? Les capitaines de milice du temps de la Nouvelle-France sont souvent d’ex-militaires du Régiment de Carignan-Salières ou des Compagnies franches de la Marine. Ce sont des hommes de confiance, choisis par les membres de leur paroisse pour leurs compétences. L’expérience du feu donne à ces hommes une grande valeur parmi les miliciens. Par ailleurs, ces charges sont souvent réservées aux seigneurs des paroisses.

Traditionnellement, les officiers supérieurs se distinguent de leurs hommes par la qualité de leurs vêtements et Canac entend bien suivre cette voie. Son statut social lui permet de s’acheter de beaux ensembles: chose qui lui aurait été impensable autrefois. Il s’habille et se comporte avec prestance. C’est pour sa coquetterie que ses hommes commenceront à le surnommer « Le Marquis » (7). En 1733, alors qu’il est toujours Major-Général de la Milice de l’Île d’Orléans, il semble même qu’il prenne résidence à Québec, sans toutefois quitter son fief de l’Île. Parti de rien, comme ses hommes, Canac dit le Marquis est désormais un homme puissant, qui est véritablement passé de la guenille à la soie. 

Il faut savoir que les noms anciens occasionnent souvent un certain flottement dans les sources primaires de l’époque, même lorsque quelques jours seulement séparent ces documents. Ainsi, le chirurgien de l’Île d’Orléans en 1756, M. Mauvide, écrira « Antoine Marquis » pour décrire son patient, alors que le curé de la Paroisse écrira « Antoine Canac » pour parler de la même personne, alors que celui-ci expire son dernier souffle trois jours plus tard (8). Cela nous indique que les deux noms sont déjà courants. Toujours est-il qu’avec le temps, Canac dit le Marquis deviendra Canac-Marquis, le trait d’union remplaçant la particule.

Un patrimoine vivant

De générations en générations, la famille Canac-Marquis prospère. Au début du 20e siècle, ils sont des industriels, qui savent encore maintenir à flot la fortune familiale dont l’impulsion a débuté avec Marc-Antoine Canac, dit Le Marquis. En 1912, ils ont une manufacture de colle à Saint-Malo, ville de Québec, le fief inchangé de la famille depuis déjà plus de 200 ans.

Canac-Marquis Glue Manufacture. Archives Ville de Qc

La photographie représente une vue extérieure de la Fabrique Canac-Marquis, à Saint-Malo, Québec. Cette compagnie était un manufacturier de colle forte. Cette image est tirée du livre « Quebec, Canada, Issued by The Publicity Bureau » en page 52. Archives de la Ville de Québec

Le propriétaire de l’usine, Rodolphe Canac-Marquis, lui aussi désireux de montrer son rang social comme le fit son ancêtre autrefois pour mériter son sobriquet, se fait bâtir une luxueuse demeure sur la très sélecte Avenue des Braves en 1929.  Cette maison, dessinée par l’architecte Émiles-George Rousseau qui a fait d’autres très belles maisons du quartier, est toujours visible aujourd’hui, au 870 de la même rue (9).

Maison Canac-Marquis. Google Street

À cette époque, la famille touche déjà quelque peu à la ferronnerie et la fabrication de matériaux de construction, mais il faudra attendre 1981 et la fusion des deux entreprises familiales Jos Grenier fondée en 1875 et Louis Canac-Marquis fondée en 1878, pour donner naissance à l’établissement que nous connaissons aujourd’hui et son nom issu de l’alliance des deux familles: Canac-Marquis-Grenier (9).

 

Samuel Venière

Historien

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Sources:

  1. « État des vivres, habits et solde en l’année 1697 pour cent soldats de l’Acadie », Centre des archives d’outre-mer (France) vol. 113, Bibliothèque et Archives Canada [En ligne].
  2. La famille Canac-Marquis et familles alliées: dictionnaire généalogique, P.-V. Charland, Québec, 1918, p. 17
  3. RENAUD D’AVÈNES DES MÉLOIZES, ANGÉLIQUE, Dictionnaire biographique du Canada
  4. L’Affaire du Canada (1761-1763), André côté, article publié dans la revue Cap-aux-Diamants No. 83, Automne 2005.
  5. Op. cit. P.-V. Charland, p. 24
  6. Ibid., p. 25
  7. Des chemins et des Histoire, Denis Angers, Émission télédiffusée le 5 novembre 2017, sur MA Tv.
  8. Op. cit. P.-V. Charland, p. 26
  9. La Maison Canac-Marquis. Patrimoine urbain – Fiche d’un bâtiment patrimonial. Archives de la Ville de Québec
  10. Histoire – Les débuts de Canac-Marquis-Grenier, Site web de l’entreprise Canac-Marquis-Grenier, http://www.canac.ca/fr/a-propos-de-canac.aspx

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La France assiège Québec: La bataille de Sainte-Foy

« Je suis comme le public, j’aime beaucoup mieux la paix que le Canada. » – Voltaire

La bataille de Sainte-Foy est moins connue que la bataille des Plaines d’Abraham, bien qu’elle ait été plus meurtrière et qu’elle ait été une victoire française. Pourtant, la bataille des Plaines, qui a eut lieu en septembre 1759, n’a pas été décisive, puisque les troupes françaises sont demeurées en Nouvelle-France, retranchées à Trois-Rivières et à Montréal. La mort des deux généraux, Wolfe et Montcalm, a littéralement coupé la tête de commande des deux armées. Ce sont donc les officiers des états-majors respectifs qui prennent le relais. Les Britanniques ont tout de même réussis à prendre Québec, mais en 1760, le commandement français prévoit la reprendre, de gré ou de force…

La ville en ruine. 1759.

Québec en ruine. 1759.

L’armée anglaise: Une situation précaire

La position des Britanniques est fragile dans Québec. Dès leur entrée en ville, ils conviennent de répartir leurs forces pour passer l’hiver. Les brigadiers Monkton et Townsend sont envoyés à New York et en Angleterre et la ville est laissée avec une garnison réduite. Le commandement est laissé à l’officier James Murray, qui y devient ainsi le premier gouverneur britannique. La marine anglaise, excepté quelques  navires, à également quitté le fleuve pour aller mouiller à Halifax.

James Murray. Premier gouverneur britannique de Québec.

James Murray. Premier gouverneur britannique de Québec.

Le premier hiver passé à Québec s’avère plus difficile que prévu. Lors du siège, l’année précédente, cette même armée anglaise a massivement bombardé la ville dans laquelle elle est maintenant confinée et dont beaucoup d’habitations sont, conséquemment, en ruine. De plus, pendant l’hiver 1760, une épidémie de scorbut décime les troupes anglaises. Malgré le succès du siège, le moral est bas. Les soldats se sentent abandonnés dans cet environnement, où il n’y a pas d’autres troupes britanniques dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres…

Conscient des faiblesses de leur position, le gouverneur fait construire des blockhaus, renforce les portes de la ville, construit des retranchements temporaires. Murray s’active à renforcer sa position et fait ériger toute une série de petits postes défensifs à Cap-Rouge, Lorette, Sainte-Foy, Sillery et à Pointe-Lévy.

L’armée française: le tout pour le tout

Après la prise de Québec, l’armée française s’est retranchée vers l’ouest. Elle est affaiblie, mais se reconstitue. Suite au décès du général Montcalm, le commandement échoie entre les main du Duc de Lévis, qui s’est illustré à la bataille de la Montmorency en juillet 1759, où il a mis en échec les troupes de Wolfe en leur infligeant des pertes énormes.

Duc de Lévis. Commandant des armées Françaises en Nouvelle France en 1760.

Duc de Lévis. Commandant des armées Françaises en Nouvelle France en 1760.

Lévis est un général d’expérience doublé d’un stratège militaire compétent. Il appartient à une branche appauvrie d’une des plus vieilles familles de la noblesse française. Enrôlé dans l’armée à l’adolescence, il se forge une solide réputation de bravoure et de sang-froid. Les officiers de l’état major français le tiennent ainsi en haute estime. (1)

Malgré ses talents, Lévis se retrouve en mauvaise posture. À l’automne 1759, il est parvenu à envoyer quelques navires en Europe afin d’obtenir des renforts. Or, à Versailles, on reçoit ces demandes avec réticences. Les renversements de la prise de Louisbourg et de Québec sèment l’idée, chez les intellectuels français du milieu du 18e siècle, que trop de vaines énergies ont été déployées pour défendre cette colonie, qui coûte plus cher qu’elle ne rapporte. La phrase de Voltaire en ouverture de ce texte le démontre clairement: Québec n’a pas la cote, dans l’opinion publique. Les  administrateurs du Ministère de la Marine veulent concentrer leurs défenses ailleurs, notamment en Europe. À la demande de Lévis, il répondent par cette phrase éloquente:

« Lorsque la maison brûle, on ne sauve pas les écuries. »

De fait, la guerre sur le territoire européen coûte très chère. Qui plus est, la situation générale des forces françaises est fragilisée par des problèmes internes, qui minent sérieusement le rendement militaire:

Il y avait des plaintes à l’effet que nombre de recrues n’étaient pas fiables. Pour sa part, le corps des officiers avait un moral chancelant, notamment en raison de la faible solde et du peu de possibilités d’avancements. De plus, certaines défaites, comme celles de 1757, où les forces françaises étaient simultanément battues en Allemagne et en Amérique du Nord, ne firent rien pour améliorer la situation. – Carl Pépin (2)

Toutefois, même si l’armée française est réduite, elle constitue toujours une force de frappe considérable. Elle est d’ailleurs, depuis l’hiver, nettement supérieure en nombre à l’armée anglaise, demeurée en garnison à Québec. C’est là une opportunité que Lévis ne manquera pas de saisir.

L’art de la guerre: l’éthique militaire

armee-francaise51La coutume militaire impose le respect entre les généraux ennemis. Lévis entretient d’ailleurs une correspondance polie avec Murray, notamment en ce qui concerne les blessés français laissés à l’arrière et hospitalisés à Québec, ainsi qu’un échange de prisonniers. Même s’ils ne s’entendent pas sur ces points, ils se témoignent l’un à l’autre un respect évident. Lévis envoya même à Murray une petite quantité de remède contre le scorbut. Murray, reconnaissant, lui expédie en retour un fromage du Cheshire. Cette éthique est comme un ensemble de principes moraux destinés à réglementer les relations entre militaires, afin qu’ils agissent de façon conforme à des valeurs et à des normes que les belligérants partagent. Dans l’ensemble, cette tradition militaire qui veut rationaliser, voire humaniser la violence, est un paradoxe, car elle est à la fois contradictoire et nécessaire:

La profession militaire c’est la seule dont la fonction fondamentale est immorale. L’éthique militaire est un paradoxe, qui essaye de mettre en liaison les deux concepts antithétiques de la moralité et l’assassinat. –  White, Richard D. Jr. « Military Ethics », 2001. (3)

L’éthique est l’affaire des hauts gradés. Pour le simple soldat de ligne, elle ne s’applique pas. Bien au contraire, les combattants ont l’habitude crier des injures à leur ennemis et des hurlements pour les intimider, sur le champs de bataille.

Le choc des empires: L’Avenue des braves

L’hiver achève et les armées sortent de leur léthargie. Les britanniques prévoient achever la conquête de ce territoire en combinant l’attaque de troupes provenant de trois directions : par le Saint-Laurent, par le lac Champlain et par le lac Ontario. Mais avant même la fonte des glaces, le chevalier de Lévis a mis en branle l’appareil militaire et l’infanterie marche déjà sur Québec. Il veut surprendre les troupes anglaises, afin d’éviter qu’elles ne se retranchent sur les buttes-à-Neveu, le lieu des Plaines le plus élevé à l’extérieur des murs de la cité fortifiée. À marche forcée, il fait avancer ses troupes et arrive près de Québec le 28 avril 1760, avec environ 7000 hommes.

La bataille de Sainte-Foy, par George B. Campion (1796 - 1870)

La bataille de Sainte-Foy, le 28 avril 1760. Aquarelle de George B. Campion (1796 – 1870)

Or, Murray a eu vent des mouvements de Lévis. Malgré des forces réduites à environ 3300 hommes, il dispose de 22 canons qu’il réparti entre ses régiments, alignés sur les Plaines d’Abraham. Mais Murray est impatient. Aussitôt qu’il aperçoit les colonnes françaises en marche, il veut les attaquer avant qu’elles se déploient en rangées. Croyant déjouer son adversaire, il quitte sa position avantageuse et fonce sur lui. Ce faisant, il met l’infanterie britannique sous le rayon de tir de ses canons, les rendant ainsi inutilisables…

La Rue des Braves

L’Avenue des Braves

Dans un premier temps cette stratégie a du succès: l’officier français Bourlamaque, sous les ordre de Lévis, est surpris et bousculé. Il ne peut déployer ses troupes correctement et essuie de fortes pertes. Mais après la confusion des premières minutes, la situation se redresse. Les Troupes de la Marine, qui connaissent mieux les sentiers que les Anglais, se jettent dans la mêlée et chargent l’infanterie anglaise à la baïonnette. Ce choc terrible brise l’élan des Britanniques. Les deux armées se reforment alors progressivement, face à l’autre, toujours sous le feu nourri de l’ennemi. L’espace qui constituait le no man’s land entre ces deux forces suit aujourd’hui le tracé de l’Avenue des Braves, dans le quartier Montcalm, à Québec, dont le nom commémore les évènements de cette journée.

En général, lors de ces batailles rangées, les deux camps se déployaient en lignes – 2 ou 3 de profondeurs, traditionnellement – et échangeaient des volées de balles, avant que l’un ou l’autre n’engage une charge à la baïonnette (4). Mais près du moulin Dumont, les combats prennent une mesure acharnés. On s’y bat au corps à corps, à la baïonnette et au couteau. Le moulin, doté de murs solides, est un lieu stratégique que les deux armées s’arrachent littéralement. Il est d’abord pris par les brigadiers français, puis délogé par l’infanterie légère anglaise. Les soldats du régiment de Béarn répliquent en reprenant possession du moulin, mais ils sont à leur tour expulsés par les grenadiers du 35e régiment d’infanterie britannique.

Ce moulin se trouvait autrefois là où se trouve aujourd’hui le Parc des Braves, à l’extrémité nord de la rue du même nom.

Croquis du moulin Dumont. Bataille de Sainte-Foy, 1760.

Devant cette impasse, Lévis pressurise l’armée anglaise en portant une attaque sur sa droite et débute ainsi une manœuvre de double encerclement. Les forces britannique commencent à ployer sous le feu. La neige et la boue rendent le ravitaillement difficile. La pression est si forte que Murray sonne la retraite et ordonne à ses troupes de se retirer. Après trois heures de combat, les Britannique fuient vers la ville et abandonnent le champs de bataille aux Français, victorieux, qui s’époumonent et crient à la victoire. L’espoir renaît!

L’heure des bilans peu reluisants

Aux chants de gloire succèdent les inventaires macabres. Du côté anglais, on compte 229 tués et 837 blessés, plus 53 soldats faits prisonniers. Lévis, de son côté, recense 193 morts et 640 blessés. Ce bilan est plus lourd que celui de la bataille des Plaines d’Abraham, survenue un an plus tôt, et pourtant mieux connue. Cette popularité dans la mémoire collective est sans doute dû à la mort des deux généraux, une situation exceptionnelle. (5)

Les Français n’arriveront pas à mettre à profit cette victoire. Peu après la bataille commence le siège de la ville, mais ce siège va être écourté par l’arrivée de navires anglais venus d’Europe en renfort, au grand dam de Lévis, qui doit rebrousser chemin. Cette tentative sera la dernière d’envergure, même si quelques miliciens et soldats continuent d’harceler les positions anglaises. La même année, Montréal tombe aux mains de la Couronne anglaise, sonnant ainsi le glas des combats au Québec pendant la guerre de Sept Ans.

Cette bataille méconnue, comme bien d’autres en Nouvelle-France, révèle au final un fait inquiétant: la méconnaissance des victoires françaises en Amérique pendant la guerre de Sept Ans. Certes, les batailles comme celle de Sainte-Foy, de Montmorency ou du Fort Carillon n’ont peut-être pas le lustre de la bataille des Plaines d’Abraham, il n’en demeure pas moins qu’un travail de mémoire reste à faire pour honorer ces évènements de la devise du Québec: « Je me souviens ».

Samuel Venière

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1. LÉVIS, FRANÇOIS (François-Gaston) DE, duc de LÉVIS. Dictionnaire biographique du Canada, http://www.biographi.ca/fr/bio/levis_francois_de_4F.html

2. Brève histoire de l’armée française. Le blogue de Carl Pépin,  http://carlpepin.com/2010/09/12/breve-histoire-de-larmee-francaise-1ere-partie/

3. Éthique militaire. Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89thique_militaire

4. Tactiques d’infanterie. Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Tactiques_d%27infanterie#XVIIe.E2.80.89.E2.80.91.E2.80.89XVIIIe.C2.A0si.C3.A8cles

5. La majorité des informations de ce texte sont tirés des pages web: Batailles de 1759 et 1760. Commission des champs de bataille nationaux, http://bataille.ccbn-nbc.gc.ca/fr/
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Les camps de concentration du Québec : cicatrices de guerre.

«Des prisonniers de guerre allemands qui s’étaient échappés retournèrent volontairement au Camp Ozada, en Alberta, après s’être retrouvés face à un ours grizzly». Homeland stories: Ennemies Within

Si le visage du Québec n’a pas été défiguré comme celui de l’Europe suite aux deux guerres mondiales qui ont secoué le XXe siècle, il a néanmoins ses cicatrices de guerre, notamment celles laissées par les camps de concentration. Leur présence au Québec est méconnue, tant nos imaginaires sont marqués par l’image classique des camps de la mort nazis. Or, les camps du Québec sont forts différents…

Carte des camps canadiens de la Première Guerre. Document de la Ukrainian Canadian Civil Liberties Association. On y voit trois camps au Québec: À Beauport, Valcartier et celui de Spirit Lake, en Abitibi.

Carte des camps canadiens de la Première Guerre. Document de la Ukrainian Canadian Civil Liberties Association. On y voit quatre camps au Québec: À Montréal, Beauport, Valcartier et celui de Spirit Lake, en Abitibi.

Peut-on vraiment parler de « camps de concentration »?

Selon la définition du Petit Robert, un camp de concentration est un « lieu où l’on groupe, en temps de guerre ou de troubles, les suspects, les étrangers, les nationaux ennemies » (1). D’autres sources parlent plutôt de « camp d’internement ». L’internement signifie : « la détention dans un camp de concentration ». C’est donc le bon terme.

Camp de détention de Spirit Lake, district d'Abitibi, QC, 1916 (?)

Camp de détention de Spirit Lake, district d’Abitibi, QC, 1916 (?)

L’expression nous fait quand même penser à ceux de l’Allemagne nazie où on exécutait froidement les prisonniers. Les camps du Québec ne sont pas à cette image: on n’y exécute pas les détenus et ceux-ci ne sont, d’ordinaire, pas violentés. Leurs conditions varie beaucoup d’un camp à l’autre. Si on observe des photos d’archive du Camp de Spirit Lake, on peut voir que les gens y vivaient parfois dans des tentes en plein hiver! Ailleurs, à l’opposé, des témoignages mentionnent que les prisonniers mangent mieux que la population locale rationnée.

Durant la Grande Guerre de 1914-1918, ce sont au total 24 camps qui sont construits à travers le Canada. Le premier d’entre tous est construit à Montréal, le 30 Août 1914, et est très rapidement suivi de nombreux autres, qui «poussent» à quelques jours d’intervalle les uns des autres. En tout, quatre camps seront construits au Québec pendant cette période: un à Montréal, un à Beauport le 28 décembre 1914, un à Valcartier et un autre à Spirit Lake le 13 janvier 1915 (Cliquez ici pour voir la liste complète: Camps 1ère Guerre mondiale).

Pendant la Seconde Guerre mondiale de 1939 à 1945, on compte 26 camps à travers le Canada, dont 10 sont au Québec. Si la liste des camps gardée par Bibliothèque et Archives Canada recense plutôt 31 camps, dont 14 au Québec, elle nous informe également que 5 de ces camps n’ont jamais servis ou ont changé de vocation (Cliquez ici pour la liste complète: Camps 2e guerre mondiale).

Prisonniers de guerre allemands fumant et lisant, Farnham, QC, 1944 (Musée McCord).

Prisonniers de guerre allemands fumant et lisant, Farnham, QC, 1944 (Musée McCord).

À son apogée, en 1944, le Canada détient 34 193 prisonniers répartis dans ces camps (2). Toutefois, ces prisonniers ne sont plus, pour la très grande majorité, des citoyens étrangers, mais des prisonniers de guerre envoyés ici de la Grande-Bretagne. Parfois même des officiers nazis hauts gradés. C’est là la grande différence avec la précédente guerre, dont la plupart des détenus étaient des citoyens canadiens d’origine étrangère; «l’ennemi intérieur».

Le Canada et la Loi sur les Mesures de Guerre

Peu après l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne dans la Première Guerre mondiale en août 1914, le Canada publie un décret en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, qui donne au gouvernement la pleine autorité de  faire tout ce qui sera jugé nécessaire pour assurer «la sécurité, la défense, la paix, l’ordre et le bien-être du Canada».  La Loi permet, entre autres, la censure des médias, la détention sans jugement ou preuve valable, la déportation sans procès, l’expropriation et le contrôle de toute propriété.

«Pendant la Première Guerre mondiale, le monde était séparé en six, il y avait des alliances. L’Allemagne, L’Autriche-Hongrie et l’Italie, c’étaient nos ennemis. Nous, on était avec la Grande-Bretagne, la France, la Russie. Tous les immigrants de nationalité ennemie ont été mis en prison.» – Louise Fillion, coordonnatrice du camp Spirit Lake, devenu un musée.

Ces mesures extraordinaires requièrent l’enregistrement, et parfois l’emprisonnement, de tous les « étrangers » ou Canadiens d’origines étrangères: ce qui inclut plus de 80,000 Canadiens. Entre 1914 et 1920, un grand total de 8 579 Canadiens ont été enfermés. De ces 8 579 captifs, seuls 2 321 étaient catégorisés « prisonniers de guerre » (3).

«En temps de guerre, les ennemis, on peut faire n’importe quoi avec. Les gens leur crachaient dessus, les frappaient, assure Mme Fillion. Même dans les grandes villes, ils ne pouvaient pas travailler.» – Louise Fillion.

Paradoxalement, beaucoup de ces immigrants sont débarqués au Canada au début des années 1900, charmés par les promesses de vie meilleure du gouvernement canadien. Mais une fois la guerre déclarée, ils ont été victimes de racisme (4). La même Loi sur les mesures de guerre a été utilisée durant la Seconde Guerre mondiale contre les Japonais, les Italiens et les Allemands canadiens. C’est, encore une fois, la même Loi qui est invoquée par le gouvernement de Pierre-Elliott Trudeau en 1970 en réaction à la crise d’octobre qui secoue le Québec.

Première guerre: l’ennemi intérieur

Manège militaire de Beauport. Comparaison d'hier et aujourd'hui.

Manège militaire de Beauport. Comparaison d’hier et aujourd’hui.

Répartis dans la plupart des provinces, les camps de détention sont installés dans des endroits variés: bases militaires, usines louées, bâtiments gouvernementaux, etc. Le premier camp (temporaire) de Québec est à Montréal et est rapidement suivi par un premier camp permanent: celui de Beauport, emménagé au sous-sol du Manège militaire. Ce dernier servit à emprisonner environ 12 personnes entre les années 1914 et 1916 (5). Il y en aura deux autres : un sur le terrain de la garnison Valcartier et un dernier à Spirit Lake en pleine forêt boréale, à 8 kilomètres d’Amos…

Figure 6 : Reconstitution du plan au sol du secteur du camp à partir des photos d'archives. 1-Baraques des détenus, 2- Cuisine des détenus, 3-Lieux d'aisance des détenus, 4- Bâtiments à fonction indéterminée, 5- Boulangerie, 6- Cuisine, 7- Magasin, 8- Entrepôt, 9- Bâtiments administratifs ?, 10- Baraques des soldats, 11- Bâtiments à l'usage des soldats (réfectoire ?), 12-Bâtiments à fonction indéterminée, 13- Guérite, 14- Entrée principale du camp, 15- Passerelle

Figure 6 : Reconstitution du plan au sol du secteur du camp à partir des photos d’archives.
1-Baraques des détenus, 2- Cuisine des détenus, 3-Lieux d’aisance des détenus,
4- Bâtiments à fonction indéterminée, 5- Boulangerie, 6- Cuisine, 7- Magasin, 8- Entrepôt,
9- Bâtiments administratifs ?, 10- Baraques des soldats, 11- Bâtiments à l’usage des soldats (réfectoire ?), 12-Bâtiments à fonction indéterminée, 13- Guérite,
14- Entrée principale du camp, 15- Passerelle

«Des 24 camps ouverts lors de la Grande guerre, seuls cinq présentent le modèle typique du véritable camp de détention avec des baraques en rangée, regroupées autour d’un champ de parade et entourées d’une haute clôture de barbelés. Parmi les quatre camps situés au Québec, celui de Spirit Lake était le seul à partager ces caractéristiques» (6)

De 1915 à 1917, jusqu’à 1 200 détenus et plus de 150 femmes et enfants sont internés au camp de Spirit Lake. Le camp est l’un des deux seuls camps canadiens à accueillir les familles des détenus: un village est construit à 1,6 km du camp pour les loger. Afin d’assurer la surveillance, une garnison d’environ 200 soldats et officiers y était stationnée en permanence.

Deuxième guerre: geôlier de la Grande-Bretagne

Jusqu’à la fin de la guerre, le Canada accueille ainsi plus de 35 000 prisonniers allemands, dont plusieurs pilotes, commandants de sous-marins et certains officiers parmi les plus haut gradés de l’armée allemande (7). Ces prisonniers ne sont plus des citoyens étrangers, mais des prisonniers de guerres envoyés ici par la Grande-Bretagne. En juin 1940, un premier contingent de 3 000 prisonniers de guerre allemands débarquent sur le sol canadien au port de Halifax. Ils sont conduits par train, dans le plus grand secret, dans des camps isolés dans le nord de l’Ontario et dans les Rocheuses.

La plupart des 26 camps – hormis celui de Fredericton – sont répartis dans 3 provinces: le Québec, l’Ontario et l’Alberta. Au Québec, plusieurs camps sont situés en Montérégie et en Estrie, plus précisément à Farnham, Grande-Ligne, Sherbrooke et L’Île-aux-Noix. Des camps forestiers employant des prisonniers allemands sont ouverts aux confins de la Mauricie et de l’Abitibi et dans le secteur de Dolbeau au Lac-Saint-Jean. Plusieurs camps, jugés trop près des villes, ne resteront pas longtemps en activité. C’est le cas de celui des Plaines d’Abraham…

Le faubourg de la misère

Les Plaines d’Abraham vont, en effet, accueillir temporairement des prisonniers de guerre. En 1940-1941, le ministère de la Défense nationale fait construire une quarantaine de bâtiments destinés à une vocation de camp de concentration et d’hôpital militaire sur la partie des Plaines nommée Cove Fields, au pied de la Citadelle.

Les baraques militaires devenues le village des pauvres sur les plaines d’Abraham entre 1945 et 1952. Source : Archives de la Commission des champs de bataille nationaux.

Les baraques militaires devenues le village des pauvres sur les plaines d’Abraham entre 1945 et 1952.
Source : Archives de la Commission des champs de bataille nationaux.

Pendant quelques mois en 1940, les bâtiments servent de camps pour les prisonniers, connu comme le camp «L» . Les premiers prisonniers arrivent en juillet 1940. En tout, quelque 800 détenus se partagent huit baraques. «Un des réfugiés détenus au camp de Cove Fields à Québec est nul autre que le petit-fils de l’empereur Guillaume d’Allemagne, le prince Frédéric de Prusse. Cousin du roi d’Angleterre, celui-ci avait préféré suivre ses compatriotes en internement plutôt que d’accepter un poste en Grande-Bretagne.» (7)

À la fin de la guerre, les bâtiments devaient être démolis, mais en 1945 une pénurie de logements frappe la ville et de nombreux ménages se retrouvent à la rue. Avec la permission du gouvernement fédéral, la ville loue donc une vingtaine de baraques pour y loger quelques familles. L’année suivante y apparaissent une école et une chapelle. L’endroit se développe rapidement, trop rapidement. La population vit dans un tel état de délabrement qu’on appelle désormais cet endroit le « faubourg de la misère » ou « punaise-ville ». Cet enchevêtrement de baraques défigure les Plaines et répugnent les touristes. Peu à peu, les autorités relogent les familles et détruisent les bâtiment au fur et à mesure de leur évacuation. Les derniers habitants du «faubourg de la misère» quittent les lieux en mai 1951 (8).

Pourquoi ressasser ces histoires de misères? D’abord, par curiosité intellectuelle. Ensuite, pour jeter la lumières sur les histoires oubliées. Par souci de vérité. Par respect pour la mémoire et la dignité de tous ceux qui nous ont précédés.

Samuel Venière

PS. Pour ceux qui préfère l’histoire en images plutôt qu’en mots: à voir l’excellent documentaire « Les camps de concentration secrets du Québec et Canada ». Bon visionnement!

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1. Petit Robert 2006. Article Camp de concentration, p. 338.

2. Encyclopédie canadienne. Article Internement. http://www.thecanadianencyclopedia.com/fr/article/internment/

3. Blogue: Aletho News. Canada’s Concentration Camps – The War Measures Act. http://alethonews.wordpress.com/2010/10/10/canadas-concentration-camps-the-war-measures-act/

4. Le Québec et les Guerres mondiales. La cave du manège militaire de Beauport: la prison des «étrangers ennemis». http://www.lequebecetlesguerres.org/la-cave-du-manege-militaire-de-beauport-la-prison-des-etrangers-ennemis/

5. Blogue: Voix de faits. Un camp de concentration à Beauport. http://voixdefaits.blogspot.ca/2011/08/un-camp-de-concentration-beauport.html

6. Association des Archéologues du Québec. Le camp de détention de Spirit Lake en Abitibi : vestiges d’un complexe carcéral de la Première guerre mondiale. http://www.archeologie.qc.ca/passee_spiritlake_fr.php?menu=3

7. Archives de Radio Canada. Prisonniers de guerre derrière les barbelés canadiens. http://archives.radio-canada.ca/guerres_conflits/prisonniers_guerre/dossiers/1553/

8. Commission des champs de bataille nationaux: Plaines d’Abraham. Huttes militaires; camp de prisonniers; faubourg de la misère – 1940-1952. http://www.ccbn-nbc.gc.ca/fr/histoire-patrimoine/histoire-site/parc-dans-ville/#huttes

«Escape attempts continued throughout the war. Escaped German PoWs returned to Camp Ozada in Alberta voluntarily after encountering a grizzly bear» – Homeland stories: Ennemies Within (traduit de l’Anglais par moi-même pour les besoins du site).

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Un Noir vaut deux Rouges: deux siècles d’esclavage au Québec

« Je pourrai procurer autant d’aloès et d’esclaves pour le service de la marine, que Leurs Altesses exigeront » – Christophe Colomb, 1493.

Toutes les grandes puissances coloniales européennes du XVIIe siècle sont esclavagistes. Pourquoi en aurait-il été autrement ici, au Québec? Les historiens se sont pourtant longtemps plu à croire que, puisque la France s’affirmait « Terre de liberté » et affranchissait théoriquement tout esclave qui y trouvait refuge, cet état des choses rendait impensable la traite d’esclaves au Canada.

Cet article s’inspire Nouvelle-France_4_3_Esclaves_Canadad’un ouvrage* réédité en 2009 dans lequel l’historien Marcel Trudel recense le passage de 4 185 esclaves au Québec – un véritable travail de maître – entre 1632 et 1834, moment où ils disparaissent des registres suite à l’abolition de l’esclavage dans tout l’Empire britannique. Des facteurs préalables vont permettre cette pratique en Amérique. En premier lieu, l’abondance et la proximité de la «ressource»  d’esclaves rouges. Ensuite, et surtout, la tradition esclavagiste de ces mêmes Amérindiens, pour qui prisonniers de guerre et esclaves sont pratiquement synonymes. Ces derniers commencent à donner et  vendre des esclaves aux Français vers 1671. On appelle ces esclaves des Panis, un nom qui désigne proprement une tribu amérindienne de la région du Missouri (avec le temps et à cause du nombre, «Panis» devient le terme commun pour désigner tout esclave amérindien, qu’importe son origine).

Comme ces Noirs d’Afrique qui servaient d’intermédiaires auprès des négriers, les indigènes d’Amérique sont grandement responsables de la mise en servitude de leurs congénères – Marcel Trudel

Domestiques plus qu’esclaves

Des stéréotypes marquent notre imaginaire. Quand on pense au terme esclave, on visualise instinctivement un Noir enchaîné, affublé aux travaux des champs et vivant dans des conditions exécrables. C’est une vision grossie du traitement qu’on leur réserve dans les plantations des colonies anglaises et américaines les plus au Sud, où les esclaves sont soumis à un régime de violence légalement autorisé. Il en va autrement ici. Le premier esclave de Québec est un négrillon amené par les frères Kirke en 1629, lors de l’occupation anglaise du St-Laurent. Il est vendu à Le Baillif pour 50 écus (L’équivalent de 6 mois de travail d’un homme de métier), un commis français qui s’était donné aux Anglais. Trois ans plus tard, à la fin de l’occupation en 1632, il est donné à Guillaume Couillard, premier colon anobli de Nouvelle-France, qui le fait baptiser et le garde jusqu’à sa mort en 1654.

Olivier Le Jeune, premier Noir au Canada.

Olivier Le Jeune, premier Noir au Canada.

On est loin du stéréotype: le sujet n’est pas inscrit comme esclave dans les registres d’état civil, mais comme domestique. Ce qui n’exclut pas la servitude, mais les Français répugnent à utiliser le mot esclave (ce qui complique d’ailleurs beaucoup leur identification). Dans les Antilles, il y a le Code Noir, un édit officiel promulgué par Louis XIV en 1685, pour légiférer sur tout ce qui touche la vie des esclaves; droits de mariage, traitements et punitions, quantité de nourriture quotidienne minimum, etc.  C’est la première fois dans l’histoire qu’un pays réglemente avec précision les relations entre un maître et son esclave. Un second Code Noir, inspiré du premier, est aussi rédigé pour la Louisiane. En Nouvelle-France, bien que des édits officiels datant de 1709 confirment tous les Noirs et les Panis – excluant ceux provenant de nations alliées aux Français – dans leur état de servitude, rien ne réglemente précisément la vie des esclaves, comme c’est le cas dans les Antilles et en Louisiane.

Le Code noir de 1685

Le Code noir de 1685

Dans l’absence d’un Code adapté à leur situation, les colons agissent conformément aux  prescriptions du Code Noir de 1685. Il y a, dans ce document, une part d’humanité; l’esclave est assuré d’un minimum d’entretien, il reçoit une éducation catholique, est baptisé et enterré en lieux saints, on ne peut pas le torturer ou le mutiler, on ne peut pas l’abandonner quand il est vieux, on ne peut pas vendre séparément le père ou la mère de ses enfants, l’esclave peut marier un blanc et devenir libre ou encore être affranchi par la volonté de son maître, etc. On considère toujours l’esclave comme un «bien-meuble», mais on tient compte de sa qualité d’être humain. Or, ne nous faisons pas d’illusion: le Code Noir a été conçu en bonne partie pour protéger le blanc et il autorise des mesures très rigoureuses comme la peine de mort pour l’esclave qui pille, s’enfuit ou se révolte. Car tout esclave, quelle que soit sa position ou sa valeur, est considéré d’emblée comme dangereux.

Des chiffrent qui parlent

4 185 esclaves, cela paraît beaucoup. Ajoutons-y tous ceux que la documentation ne nous a pas transmis. Cependant, on se trouve devant un nombre ridiculement faible si on le compare aux autres pays esclavagistes. Que sont ces 4 200 esclaves répartis sur 200 ans d’histoire   comparé à New York, qui, en 20 ans, importe plus de 2 000 Noirs? Pour la seule année 1749, on y compte 10 500 Noirs. Le Maryland en a 8 000 en 1710. La Caroline du Sud, 12 000 en 1721. Aux Antilles, 250 000 vers 1744!

Nous avons été de modestes esclavagistes. C’est peut-être pour cette raison que nous en avons si peu parlé… – Marcel Trudel

La présence d’une main d’œuvre servile dans les colonies anglaises de la côte Est américaine est partagée. Dans le Nord, ce sont surtout des domestiques comme ici, mais de la Virginie jusqu’en Floride, ils sont la roue invisible qui fait tourner l’économie des plantations de tabac et de coton. Ils restent généralement plus nombreux en milieu rural. En Nouvelle-France, c’est plutôt le contraire. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. À première vue, on ne s’étonne pas de compter plus d’esclaves amérindiens(2 693) que de Noirs(1 443). Ce qui surprend, par contre, est qu’on retrouve une plus forte concentration d’esclaves en milieu urbain(2 536) qu’en milieu rural(1 648). Il y a un lien entre cette concentration urbaine et l’état de «domestique» dans lequel se retrouvent la plupart des esclaves.

Statistiques

Plus surprenant encore: malgré une forte majorité d’esclaves amérindiens, on note le passage de plus d’esclaves noirs(570) dans la ville de Québec que d’esclaves rouges(400).

Combien vaut un esclave?

On identifie 1 574 propriétaires d’esclaves au Québec entre 1632 et 1834, dont  85,5% sont francophones. Après les membres du clergé, les marchands et les officiers, les «petites gens» étaient au second rang des grands propriétaires (bouchers, tavernier, boulangers, armuriers, orfèvres, etc.). Des familles comme les Campeau, les Cardinal, Bourrassa, Côté, et d’autres. L’esclavagisme est surtout une institution française. Mais combien vaut un esclave? Quels sont les critères de qualité de la «marchandise»? Essentiellement, l’âge, l’apparence physique, la dentition, l’état de santé et la provenance. Un Noir qui présentent toutes ces caractéristiques est appelé une «Pièce d’Inde». On préfère de loin les esclaves en bas âge: la majorité sont acquis autour de l’âge de 14 ans pour les Amérindiens, 17 ans pour les Noirs. La jeunesse est garante de vitalité et de longévité du service chez l’esclave, mais permet aussi d’assimiler le sujet plus facilement en coupant tout lien avec ses origines ethniques dès son plus jeune âge. D’ailleurs, l’éloignement géographique est un facteur de loyauté, car comme leur terre natale est à proximité, les Amérindiens ont tendance à s’enfuir. Les Noirs (on comprend pourquoi) n’ont pas vraiment la possibilité de s’enfuir pour retourner chez eux. Ils sont ainsi réputés plus dociles et plus travaillant, mais sont aussi plus difficiles à trouver et plus dispendieux.

L’esclavage est accepté et pratiqué à presque tous les niveaux de la société. – Marcel Trudel

Règle générale, un Noir vaut deux Rouges. L’Amérindien moyen vaut à peu près 400 livres, alors que le Noir vaut en moyenne 900 livres. Comme on est à la porte  de l’abondant marché «sauvage» et très éloigné de l’Afrique, les prix varient en conséquence. Trudel observe que certains Noirs ont déjà étés payés au delà de 2 000 livres, alors que le prix maximum d’un Amérindien n’a jamais dépassé la valeur moyenne d’un esclave noir.

Marcel Trudel (1917-2011)

Marcel Trudel (1917-2011)

Cette pratique au Québec est assez anecdotique en soit, car peu de gens savent que nos ancêtres ont bel et bien étés esclavagistes. C’est un sujet qui n’est jamais abordé dans les classes. On l’aborde rapidement à l’Université, mais encore là, l’affaire est vite classée.

Celui ou celle qui s’y intéresse doit sortir des sentiers battus de l’enseignement régulier pour s’adonner à des lectures personnelles. À ce titre, le curieux finira inévitablement par consulter le travail de Marcel Trudel, qui a été le premier historien, dans les années 60, à faire revivre ce chapitre évacué de notre histoire. Il demeure aujourd’hui la référence majeure pour tout ce qui concerne l’esclavage  dans l’histoire du Québec.

Il n’y a pas de «bonne» ou «mauvaise» histoire; il n’y a que l’histoire telle qu’elle a été et toute histoire mérite d’être racontée.

Samuel Venière

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*Les informations sont tirées de l’ouvrage de Marcel Trudel Deux siècles d’esclavage au Québec, nouvelle édition préparée par Micheline D’Allaire, Bibliothèque québécoise, 2009.

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«Gangstérisme» au Bas-Canada: La Bande à Chambers

Dans les années 1830, « un véritable règne de terreur avait affolé la ville [de Québec] et ses environs. […] À chaque instant, on signalait de nouveaux crimes dont les auteurs restaient insaisissables. Ce n’étaient que vols à main armée, que meurtres atroces, que maisons pillées, qu’églises saccagées, que sacrilèges inouïs. » Voilà les termes choisis par Louis Fréchette (1839-1908), avocat, journaliste, poète et homme politique de cette époque, dans ses mémoires pour décrire les méfaits d’un des groupes criminels qui a le plus  marqué l’histoire et l’imaginaire collectif de la ville de Québec : la bande de Chambers, aussi appelés les brigands du Carouge (Cap-Rouge).

Le 19e siècle est une ère d’urbanisation et d’immigration massive en Amérique du Nord. Les villes grossissent vite, trop vite, se gonflent d’industries fumantes qui empoisonnent l’air des rues étroites où des ouvriers s’entassent pour tenter de gagner leur vie. Dans ces conditions de promiscuité et de misère, certains sont décidés à briser les règles pour améliorer leur sort. Parmi ces villes, Québec ne fait pas exception. Les années 1830 correspondent pour elle à l’âge d’or du trafic du bois. C’est l’époque des premiers draveurs, qui risquent leur vie pour alimenter ce commerce et guider les cages de billots de bois sur les courants vers le port de de la capitale, dont l’achalandage maritime explose littéralement.

Le groupe a pour chef un dénommé Charles Chambers, un charpentier du quartier St-Roch, considéré comme un homme honnête. Après ses années glorieuses, son frère, Robert Chambers, est même maire de Québec de 1878 à 1880. On ne connaît pas avec précision le nom de tous les membres du « gang ». On sait toutefois que le principal complice de Charles était un dénommé George Waterworth. La bande, composée d’environ six membres, commence par effectuer des vols de bois puis, rapidement, des vols résidentiels chez les habitants installés en bordure du fleuve St-Laurent, dans les quartiers du vieux port et du Cap-Blanc et aussi vers Cap-Rouge, Sillery et St-Augustin. On dit que le soir, lorsqu’ils voient une lourde charge de sacs de grain partir du port en direction de la Côte-de-la-Montagne, ils s’empressent de la suivre pour pousser l’arrière de la voiture afin d’aider la bête à gravir la pente puis, arrivés à mi-chemin, laissent tomber deux ou trois sacs du chargement pour les faire débouler en bas de l’escalier Casse-Cou, où leurs amis se chargent de récupérer le butin. Une fois le larcin commis, le groupe se retrouve clandestinement dans l’obscurité boisée des Plaines d’Abraham afin de partager les gains et planifier leur prochain forfait.

Peinture de Henry Richard S. Bunnett, représentant la rivière de Cap-Rouge en 1886. Banque numérique du Musée McCord.

Charles n’hésite pas à faire usage de la violence. Un marchand qui a le malheur de vouloir le dénoncer est retrouvé noyé dans le fleuve St-Laurent. Il va même jusqu’à assassiner un des membres de sa propre bande, James Stewart, lorsque celui-ci se met en travers de sa route. L’historien Pierre-George Roy mentionne que Chambers et sa bande étaient si riches en crimes de toutes sortes qu’on leur attribua la plupart des meurtres inexpliqués survenus au Québec entre 1834 et 1837. Au fil du temps, leurs coups deviennent plus violents, plus audacieux. Les citoyens en viennent à se barricader dans leur demeure une fois la nuit tombée. La police est impuissante à résoudre ces enquêtes et la bande acquiert la réputation de ne jamais se faire prendre. Le mythe grandit, tandis qu’un climat de peur et d’angoisse pèse sur la capitale.

Un jour, le groupe commet un vol impardonnable et sacrilège aux yeux des habitants très croyants de la cité. Des vases sacrés, des coupes et des bijoux appartenant à la chapelle de la Congrégation (aujourd’hui, la Chapelle des Jésuites, située au 20 de la rue Dauphine, à l’angle de la rue d’Auteuil), sont dérobés en pleine nuit. Blasphème! Outrage! La ville offre de fortes récompenses pour quiconque détient de l’information sur les voleurs. Les recherches mènent finalement la police à fouiller la résidence de Chambers et dévoilent des preuves accablantes le reliant à plusieurs crimes irrésolus. Le chef de bande est arrêté en juillet 1835 à l’âge de trente ans, et est enfermé dans la prison de Québec, aujourd’hui le Morrin Center, situé au 44 de la Chaussée Des Écossais. Curieusement, on ne retrouva jamais le trésor volé. Plusieurs sources mentionnent que Chambers aurait enfoui celui-ci dans les environs de Cap-Rouge, près de la rivière ou encore à proximité d’un vieux moulin. Il semble que la bande prévoyait fondre les vases pour s’en faire des lingots. Arrêtés et condamnés, les voleurs n’ont pu récupérer leur trésor, qui, selon la légende, serait toujours disponible au même endroit…

La réputation de Chambers dû à ses nombreux crimes fait de son procès un événement retentissant dans la capitale. Au final, trois procès lui sont intentés, ainsi qu’à ses acolytes, au terme desquels une sentence de peine mort par pendaison commuée en exil est proclamée. Près de 175 ans plus tard, la ville de Québec demeure marquée par cette affaire. Chaque année la Commission des champs de bataille nationaux propose aux citoyens de revivre cet épisode anecdotique de l’histoire de Québec en recréant ce fameux procès. Cette activité historique et culturelle interactive permet aux spectateurs de rencontrer ces personnages du passé, comme le bourreau de la ville, et même de participer au procès de ces dangereux criminels.

Chambers est embarqué le 28 mai 1837 pour la Nouvelle-Galles du Sud,  une colonie pénitentiaire d’Australie, à bord du Cérès sous la gouverne du capitaine Squire. Selon certains historiens, il serait mort environ 6 ans après son arrivée. D’autres mentionnent toutefois qu’il serait parvenu à se libérer de ses chaînes pendant le trajet et aurait déclenché une mutinerie qui manqua de peu de prendre le contrôle du navire. Vrai ou pas, Chambers aura donné du fil à retordre à ses tortionnaires jusqu’au bout.

Samuel Venière

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Pour en savoir plus, consulter le blog de Vicky Lapointe, « La petite histoire du crime: La Bande à Chambers »

Voir aussi…

La bande de Chambers dans « Les petites choses de notre histoire ». Septième série de Pierre-George Roy, paru en 1919, en version numérique disponible en ligne

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